Anarchiste

Bande sonore : Voodoo – Godsmack.

 

«Même le bronze subit le vieillissement du temps, 
Mais ta renommée, Diogène, l’éternité ne la détruira point. 
Car toi seul as montré aux mortels la gloire d’une vie indépendante
Et le sentier de l’existence heureuse le plus facile à parcourir.»

 

Hier, Stéphanie m’a dit : « J’ai lu sur ton profil fakebook que tu étais anarchiste… » Je lui ai répondu : « Oui. » Elle a continué : « Quel type d’anarchiste ? » « Libertaire, particulièrement. » « Qu’est-ce que tu veux dire par anarchiste libertaire ? » J’ai pris un moment avant de répondre à Stéphanie, j’étais aux toilettes et je déféquais sur la société – certains appellent cette activité : lire les actualités.

J’ai expliqué à Stéphanie qu’un anarchiste libertaire n’est pas un convaincu d’onanisme dans une frénésie chaotique que des langues un peu vaches qualifieraient d’ego masturbatorus bordelus. L’onanisme de l’anarchiste libertaire est plutôt bien assez ordonné, il est méthodique, à la différence près qu’il se fait en dehors de toute norme morale, sociale, venant du monde extérieur. Dans l’imaginaire de l’anarchiste libertaire comme dans son expérimentation du réel, la société est un monstre froid, un léviathan comme une créature de l’Hydre de Lerne, la société avec toutes ses institutions régulatrices agrégatives de la liberté individuelle, cette société de contrôle avec ses institutions disciplinaires, est un problème à l’épanouissement de la personne, un obstacle à la réalisation de soi. La liberté dans cette société-là n’est pas liberté, la liberté ne fait aucun sens. Une liberté qui est aux ordres et qui suit les ordres, une liberté mise aux fers est un esclavagisme.

Alors, un tel individu n’apprécie pas beaucoup cette société fasciste et totalitaire. L’anarchiste libertaire répudie cette société-là, rejette cet ordre-là, fait un doigt d’honneur aux injonctions du conformisme, pisse sur les écritures saintes de des normes sociales morales et autres, entre dans les temples regarde les idoles et y fout le bordel pour qu’enfin dieux meurent définitivement. Que les dieux crèvent et ne renaissent jamais de leurs cendres. Et à l’Autorité, aux Glorieux de cette terre et de là-haut, il dit : « Ôtez-vous de mon soleil. »  

 

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! […] La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? »

— Le Gai Savoir, Friedrich Nietzsche.

 

En cela, il est un peu criminel, asocial, blasphématoire, hérétique, marginal, iconoclaste, pervers, brigand, assassin, ascète, hédoniste comme le verbe jouir, débauché comme les Saturnales. « En fait, t’es un hors-la-loi », Stéphanie a compris le truc. « D’une certaine façon, oui. » « T’as pas peur de ça ? » « Non » « Pourquoi ? » « Parce que le hors-la-loi vit, vraiment » « Hein ?! » « Il vit selon sa propre loi, il n’y a pas de place pour la peur, le doute, la béatification sociale, l’anathème social, l’excommunication morale, il ne craint pas le bagne, il vit sa liberté selon ses propres règles, dans un tonneau, hors de la caverne, aux pieds nus, à poil devant et au milieu de la plèbe, et quand on vit vraiment on n’a pas le temps d’avoir peur, on a dépassé la peur. La peur est bonnement absurde. »

 

« Comme l’empereur macédonien lui disait toujours : «N’as-tu pas peur de moi ?», Diogène aurait répliqué : «Qu’es-tu donc ? Un bien ou un mal ?», et Alexandre répondant : «Un bien», Diogène en conclut : «Qui par conséquent, pourrait craindre le bien ?». Le même Alexandre aurait avoué un jour : «Si je n’étais Alexandre, je voudrais être Diogène» »

 

« C’est quand même dangereux ton affaire, tu ne seras jamais quelqu’un t’sé dans notre société » « Je sais. Et je m’en fous très royalement, les couronnes et autres déifications je chie simplement dessus. » « T’es pas bien… » « Possible ».

 

« L’humanité ne représente nullement une évolution vers le mieux, vers quelque chose de plus fort, de plus élevé au sens où on le croit aujourd’hui. Le progrès n’est qu’une idée moderne, c’est-à-dire une idée fausse. « 

— L’Antéchrist, Friedrich Nietzsche.

 

Stéphanie a été dernièrement à davos, elle a participé au forum de riches débarquant en jet privé pour parler de réchauffement climatique et autres questions d’inégalité sociale, pauvreté, et surtout dérégulation économique. Des riches anarchistes ça existe aussi, ils vont au culte à davos, on les nomme néolibéraux ou anarchistes capitalistes, moins d’État ou pas d’État pour s’en mettre plein les poches déjà trop pleines et donner dans un geste très philanthropique aux pauvres qui mériteront leur générosité. Du foutage de gueule, et c’est Diogène le fou, l’insensé. Quelle misère la société. 

Stéphanie a la foi, la foi davos, elle y croit dur comme fer, et durant le forum elle a lâché plusieurs alléluias en écoutant les sermons des prophètes néolibéraux, des alléluias qui se sont entendus dans ses publications fakebokiennes, je les ai reçu en pleine tronche avant que je ne nettoie tout ce foutoir en l’éjectant. Faut dire, quand je suis aux toilettes, il y a des trucs que je lis qui me donnent une immédiate constipation, d’autres sont purement laxatifs à l’instar des déclarations de politiciens – ça j’en ai besoin pour me vider.

Malgré cette éjection, Stéphanie et moi avons baisé quelques fois depuis, elle avait besoin de me convertir à sa religion et moi d’explorer l’entre-cuisse de davos, sa bouche, son cul, juste par curiosité. Davos baise bien. Vraiment bien. Nous avons renouvelé l’expérience à chaque fois que possible. Que veux-tu que je te dise ce n’est pas moi qui ai dit : « Faites l’amour et non la guerre ». Sixty à woodstock avec une lady qui regarde tout ça en se demandant comment l’introduire en bourse, je fais l’amour et demain à l’ouverture du marché on verra bien.

Cette nuit, Stéphanie couchée dans ses draps, the noune aussi ouverte qu’une marge de crédit, roupillait en rêvant de sa future carrière à gold-man-sucks-saachs, cela s’attendait comme des ronflements en dollars étatsuniens – je veux dire ce drôle de bruit que fait le ventre du crevard exploité précarisé esclave jetable et non-recyclable pour que les davosiens fassent résonner leur bling-bling.

Stéphanie a lâché des flatulences, rien de bien terrifiant, normales ; ça ne sentait pas le dollar étatsunien, un peu de la vladimirienne poutine québécoise en décomposition, normal quoi.

Assis, en face d’elle, je regarde Stéphanie, elle est magnifique, ce n’est pas Une jeune fille assoupie de Vermeer, encore moins une Jeune fille endormie de Renoir, mais beaucoup de La jeune femme endormie de Bastien-Lepage. Une délicatesse, du velours. Stéphanie est une œuvre d’art d’une beauté inconcevable quand elle dort. Et moi, en position de Diogène nu peint par Bastien-Lepage, je parcours chaque détail de son visage presque onirique. Il me vient à l’esprit ces vers de La Nymphe endormie de Georges de Scudéry :

 

Sa bouche de corail, qui n’est qu’à demi close,

Dont l’haleine innocente est un parfum plus doux

Que l’esprit de jasmin, de musc, d’ambre et de rose.

 

Ah que ces yeux fermés ont encor d’agrément !

Que ce sein demi-nu s’élève doucement !

Que ce bras négligé nous découvre de charmes !

 

En fond sonore, il y a du Debussy : Suite bergamasque, L. 75 : III. Clair de Lune, joué en plein milieu de la nuit par un bohème un peu verlainien. J’ai passé ma nuit à regarder Stéphanie dormir, à regarder ses rêves, à l’entendre respirer par tous les orifices au rythme debussyen d’un clair de lune n’existant que dans ma tête. Et je me suis dit : « Bordel. Davos a quand même du charme. »

 

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Ce matin, Stéphanie a ouvert les yeux, j’étais toujours en face d’elle, je la regardais, elle a souri : « Qu’est-ce que tu fais ? » « Je te regarde. » Stéphanie avait le visage balayé par la lumière d’une aube froide, les yeux verts scintillant, le corps dénudé, des courbes comme l’esquisse d’un chef d’œuvre à venir dessiné par un artiste qui ignore encore tout de son talent, des cheveux hirsutes d’un chaos sublime, et moi les yeux comme Le Désespéré de Gustave Courbet.

« As-tu fumé du pot toute la nuit ? » Stéphanie examine le cendrier posé près de la petite table sur laquelle elle a déposé trois livres : Femme, réveille-toi d’Olympe de Gouges, La servante écarlate de Margaret Atwood, King Kong Théorie de Virginie Despentes. La petite table est à côté du fauteuil style victorien dans lequel ma nudité est assise. « Oui. » « Tu refaisais le monde ? » « Non, je te découvrais. » Stéphanie a rougi, léniniste-marxiste version davos, je n’ai pas eu d’autre choix, nous avons baisé.

« Dis-moi, es-tu un anarchiste genre bolchevique ? » « Non. Je ne suis pas un anarchiste socialiste. Je ne suis pas socialiste, ni communiste. » « Okkk… » Stéphanie dévore son plat d’omelettes, « Pourquoi ? » Je ne dévore rien, je croque chacune de ses expressions, « Parce que ce n’est pas mon truc. » Stéphanie a un large sourire, je crois qu’elle est convaincue de me convertir, je ne parais pas totalement irrécupérable ; en même temps combien de marxistes, de léninistes-marxistes, de communistes, de socialistes, sont devenus des bigots du néolibéralisme, quittant le pain rassis pour le caviar.

Ce n’est pas en soi un exploit de convertir le mécréant, il suffit seulement de lui faire goûter les douceurs de la dolce vita, il baissera son froc, se laissera enfiler, te taillera de belles pipes, et avalera toutes les saloperies que vous lui balancerez sur la tronche et dans la gueule. Les révolutionnaires rouges sont comme tout le monde, ils ont la dalle, rêvent de faire carrière, ne sont pas insensibles au confort d’une vie matériellement sécurisée, ce sont des êtres humains, qui peuvent te sortir de grands discours sur le collectivisme et le solidarisme en étant dans la quotidienneté un nombrilisme absolument dingue, ne penser qu’à leur gueule, se pavaner comme des paons, avoir un ego démesuré, aller chez la pomme inc. s’acheter un macbouc, etc.

Comme le disait un esprit brillant d’où je viens, ex-che guevara de la plume et du papier, justifiant son adhésion au régime dictatorial que son ex-pensée vomissait : « Tout le monde a faim, même les philosophes ». Il est allé à la mangeoire, s’empiffrer, solide. Belle carrière de ministre, vacances à la riviera avec famille inclus payés par le contribuable de la classe moyenne inférieure – c’est-à-dire du travailleur pauvre et le sous-sol riche bradé aux multinationales étrangères – enfants dans les belles écoles, maîtresses chics, livres vendus par les médias appartenant à ses nouveaux potes richards, rue à son nom, titres et prix prestigieux, etc. Même les révolutionnaires rouges ont faim. Stéphanie ne l’ignore pas, bouffant son plat d’omelettes dans son appartement clinquant, impeccable, du dernier cri et du à-la-mode partout, elle regarde mon ventre creux et se dit que tout est surement une question de temps.

En fond sonore, Stéphanie fait jouer le Wire to Wire de Razorlight, à Demi-nue comme la chanson de Saïan Supa Crew, elle boit un jus naturel valant une vingtaine de dollars étatsunien, et son rot qu’elle laisse entendre a sans doute en bourse la même valeur. « Excuse-moi… » A ce prix, pas besoin d’excuses, les éructations sont tout à fait acceptables, c’est très classe. « Donc, tu es un anarchiste de droite ? » « Non. » « Tu te situes où en fait ? » « Au-dessus de toute cette merde. » « Ahhh… Okkkk… Tu trouves que c’est une merde ?!! » « Yep. » Stéphanie a l’air moins confiante quant à ses chances de me convertir. Elle ne touche plus à son jus naturel. A poil en face d’elle, j’ai le regard blasé du mec irrécupérable, Stéphanie lâche : « Pourquoi on baise ensemble, dis-moi ? » « Parce que tu veux essayer un trip, moi aussi. » « Ah ouinnn… Lequel ? » « Baiser l’anarchie et moi baiser davos, tout le monde est content. » Stéphanie manque de s’étouffer, elle est rouge comme octobre. «  T’es vraiment un mec bizarre toé ! » « Ah oui ? » « Oui !! » « Comment ça ? » « Qui es-tu en fait ? » « Un pénis anarchiste. » « Ah ha ha… » « Non ? » « Fuck you ! « Okay. Ça me va. Tu le sais déjà, puisque tu as été sur mon fakebook, je suis egosexuel. » Stéphanie ne l’a pas trouvé drôle, elle s’est rhabillée, et m’a demandé de dégager. C’est officiel, je ne serai pas invité à davos l’an prochain.

Dans le métro, Stéphanie m’envoie un message fakebook : « Pourquoi faut que tu gâches tout ? » Je lui réponds : « Je suis comme ça. » Elle réplique : « Tu devrais changer ! » « Pourquoi ? » « Je ne sais pas.. parce que c’est ce que font les gens normaux ! » « Ah. » « Quoi ah ?! » « J’emmerde les gens normaux. » « You’re an asshole ! » « Thanks Steph’. »

Ce soir, Stéphanie m’a demandé si elle pouvait passer chez moi, pour discuter de notre matinée. J’ai fait : « Ok. » Elle a débarqué quand je déféquais aux toilettes, à un moment je me suis dit que je ne nettoierai pas mon cul pour qu’elle s’en occupe mais finalement j’ai repensé au karma cette salope et je me suis ravisé. Elle a sonné, je suis allé ouvrir : « Hey. » « Faut que l’on jase ! » Stéphanie et moi on a jasé. Je veux dire que la conversation se passait entre ses orifices et les miens. Elle s’est endormie dans mes draps, et j’ai passé la nuit à la regarder. Davos après une baise anarchique est une belle au bois dormant.

Bande sonore : Just like heaven – Katia Melua.

 

 

Crepuscule_des_idoles

 

«Il y a dans le monde plus d’idoles que de réalités : c’est ce que m’apprend le « mauvais œil » que je jette sur le monde, et aussi la « méchante oreille » que je lui prête… Ce petit livre est une grande déclaration de guerre. Quant aux idoles qu’il s’agit d’ausculter, ce ne sont cette fois pas des idoles de l’époque, mais des idoles éternelles, que l’on frappe ici du marteau comme d’un diapason – il n’est pas d’idoles plus anciennes, plus sûres de leur fait, plus enflées de leur importance… Pas non plus de plus creuses… Cela ne les empêche pas d’être celles auxquelles on croit le plus. Aussi, surtout dans le cas de la plus distinguée d’entre elles, ne les appelle-t-on jamais des idoles…»

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