Marielle

Marielle, l’enrobée Johannaise originaire de Victoriaville et des environs, est un bout de femme au sourire aussi grand qu’est son cœur. Si vous la croisez, au détour d’une ruelle ou dans les allées toujours encombrées de ces immenses temples de consumérisme que sont nos gigantesques centres commerciaux, vous n’en retiendrez que la forte silhouette se mouvant lentement sur le sol. Vous ne remarquerez que la démarche un peu pénible d’un ensemble compact dont la lourdeur physique retient le pas pressé comme une respiration reprend son souffle, comme un moment qui prend son temps, une espèce d’anti-mouvement rebelle dans un environnement où tous ces fous aux urgences non-nécessaires courent après le temps jusqu’en à perdre haleine, c’est-à-dire la joie de vivre.

Marielle n’est pas une révolutionnaire avec un béret siglé d’une étoile rouge tel un Che Guevara s’écriant « ¡Viva la revolución! », c’est une conservatrice incapable d’adhérer à cette hystérie du mouvement progressiste qui va dans le mur ou qui se tue en essayant. Elle est de la sorte une réactionnaire, non pas du type que l’on rencontre aujourd’hui figé dans le passé et inamovible rétrograde aux racines enfoncées dans la désuétude, non Marielle est d’un genre à regarder le présent aller vers l’avenir en remarquant à quel point certaines tares ont la peau aussi dures que d’irréductibles Gaulois. C’est l’expérience qui en a vu passer, mourir, ressusciter, repérant ainsi rapidement les fumisteries teintées de nouveautés. On ne lui fait pas gober n’importe quoi, elle est d’un scepticisme faisant paraître Thomas – l’apôtre incrédule d’un Christ promettant de revenir d’entre les morts à l’instar de tous les politiciens doués – pour un amateur de seconde zone. Il en faut beaucoup plus pour l’impressionner, c’est pourquoi sur votre chemin en la croisant vous constaterez d’abord son attitude détachée, placide, calme presque apaisée, dans la surexcitation ambiante qui dit « Tasse-toé ! », « Bouge ton gros cul ! », « Avance la vieille ! » de la même façon que l’on salit. Vous ferez face à sa réponse d’une politesse et d’un savoir-vivre issus d’une éducation vieille école comme on en fait plus de nos jours. Vous serez surpris, mais cela vous passera vite. À une époque où l’on ne s’attarde plus sur les petites leçons de la vie et son lot de questionnements réels, de remises en question, où il y a plus important sans jamais être d’un vrai intérêt, Marielle sera un des multiples zappings dans votre course quotidienne vers une survie qui n’en finit plus. Elle pensera sans doute « Mange de la marde ! », en vous voyant la bousculer un peu, la moquer beaucoup, proférer des imprécations, elle ne dira mot car cela ne serait d’aucune utilité, à ses yeux vous serez des êtres foutus. Irrécupérables.

Une coupe capillaire semblable à un personnage de Lego, la petite Madame aux robes soyeuses en fleurs et quelques fois aux collants d’une sobriété vaticane mime l’institutrice des années 30 sans en avoir la sévérité. « Il faut être respectable » justifiera-t-elle tout en évitant soigneusement de faire la leçon. Prêcher par l’exemple, par ses agissements, bien plus que par le discours, Marielle n’invective jamais. Ne hausse pas le ton, maintenu à un volume convenable indifféremment des émotions qu’il laisse entendre. Ne critique pas sans contrebalancer son propos comme une juge tenant en compte les circonstances atténuantes propres à tout un chacun. N’enferme pas à double tour dans un geôle perdu sur une île déserte les gens aussi impossibles soient-ils. Il n’y a pas de peine à perpétuité avec elle, juste des périodes de probation assorties de quelques travaux communautaires tels que sourire et être plus généreux avec le monde. Et même lorsque l’on est un récidiviste intraitable, elle arrive toujours à voir la lumière dans l’obscurité, l’or dans la boue, le diamant dans l’immondice. Marielle a le regard de la bonté. Cela est sa malédiction, châtiment incompressible. Une croix sur ses épaules à l’exemple de l’autre Sauveur qui a foutu le camp depuis plusieurs siècles déjà et que certains désespérés attendent encore. Marielle LaBonté, un patronyme christique avec la pénitence qui lui est inhérente.

Madame LaBonté marche le pas léger, un poids sur les épaules, une charge lourde sur le dos, mais toujours la tête haute. La dignité se tenant debout malgré tout, contre vents et marrées. Le roseau qui plie et ne rompt pas. Obstinément motivée par la volonté de ne pas donner une chance à la méchanceté. Sauf quand elle est intelligente et drôle comme l’humour aigre-doux d’une belle pointe de sarcasme. À cet effet, Madame LaBonté aime les piques de l’hilarité sachant se moquer de tout et de tous pour autant qu’elle ne soit pas gratuite, stupide. Elle-même pratique cet art peu commun avec maestria. En la voyant déambuler dans les rues, vous n’imaginerez pas quel rire magnifique est le sien, quel rire d’un grand bien elle vous fera. Parce que vous la regarderez avec des yeux qui ont oublié la légèreté et des oreilles qui ne savent plus entendre ou écouter les notes de la joyeuseté – accoutumées qu’elles sont aux musiques terrifiantes du cynisme et de la cruauté. Ce n’est pas de votre faute. Après tout, ne sommes-nous pas foncièrement les produits de notre environnement ? Madame LaBonté le sait, elle ne vous en voudra pas, elle vous sourira, rira en vibrant de tout son être, avec vous et tel que vous êtes, un cadeau ensoleillé pour les cœurs durs et pour les âmes grises. Sans rien vous demander, elle souhaitera au fond d’elle qu’à votre tour vous puissiez l’offrir au suivant, afin que le cercle du don de soi ne puisse être brisé.

Marielle n’a pas eu d’enfants, elle a l’amour d’une mère. Ses nièces, ces princesses de leur temps, sont la prunelle de ses yeux. Il faut la voir les recouvrir de tendresse, les entourer d’affection, s’inquiéter pour leur avenir, vérifier à chaque instant si elles sont heureuses et l’être avec elles, pour se rendre compte qu’il ne faut pas toujours enfanter pour être parent. L’amour ne connaît pas de sang. Ni de relation filiale. Il est dans le cœur qui donne, celui qui reçoit, vice versa, cercle continu, sentiment de tenir à l’autre, d’y être attaché, sans raison et sans justification. Marielle a des enfants, l’amour d’une mère. Celui qu’elle a reçu de la sienne, avec qui encore maintenant dans des moments de complicité attendrissante – pour chasser les ténèbres – elle fait du tricot en racontant les potins croustillants d’une vie aux récits très colorés. Sa mère en rit, et quand elle la regarde ce qu’elle voit c’est sa petite fille qui n’a jamais grandi, qui restera toujours son chérubin. Marielle est la fille de sa mère, l’autre mère de ses nièces, la dame Bonté aux ailes d’albatros « exilé au milieu des huées » souriant, riant, sans rien attendre en retour.

Elle ne sait jamais mariée, l’occasion ne s’est pas présentée et elle n’a pas voulu être mal accompagnée plutôt que de finir seule. Marielle est comme ça. L’option par défaut, le choix par crainte ou du fait de la peur, ne sont pas acceptables. Quand vous la verrez cannibaliser une pizza pour carnivores, n’y voyez pas une personne mangeant ses émotions, regardez une personne voulant s’assumer telle qu’elle est, gourmande et libre, sachant ce qu’elle veut et ferme dans ses convictions. Dans ses amours, il y a des coqs comme elle les nomme, ils viennent pousser des cocoricos et pas seulement qu’à l’aube. Un coq, précisément. Elle y tient sans vouloir signer au bas du parchemin de l’engagement qui met aux fers. « On profite de l’instant présent » glisse-t-elle enjôlée et pétillante. Un coq et sa poule, de nos jours cela ne court plus les rues. Il n’y a plus que des « My bitch » et des « My daddy » aussi interchangeables qu’à durée très limitée. Un coq avec une crête dressée comme le paon parade, une poule admirative qui – dans une déclaration silencieuse vidée de tous les mots que l’on utilise tels des lassos – lui murmure à l’oreille : « Tu es beau mon coq ». Marielle a cette poésie de la fille ayant grandie sur une ferme, il ne lui faut pas des vers d’un romantisme Lamartine pour aimer avec une intensité égale et pour le dire avec la même force. L’amour ne connaît que la poésie des sentiments. Sans règles préétablies ni maîtrise de l’esthétique. Justement la passion ravageuse, le ravissement du rêve, la fervente musique de l’irrationnel en exaltation. Marielle, poétesse du cœur, un peu rebelle sans la casquette à l’étoile rouge, écrit des strophes d’une remarquable bonté.

Quand vous la rencontrerez au détour d’une ruelle ou dans les allées toujours encombrées de nos mouroirs, ne manquez pas de recevoir cette bonté, sa poésie, son sourire, son rire, ce cadeau ensoleillé qui vous fera vous arrêtez un moment. Un moment de pur bonheur.

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