Accent circonflexe

Je suis comme vous, l’accent circonflexe m’a toujours fait penser à un clitoris. Et j’ai eu du mal à le voir amputer par la nouvelle orthographe française. Cette excision académicienne est indigne, et je n’ai pas toujours compris pourquoi elle n’a pas autant mobilisé les féministes amazoniennes de tous bords. Est-il donc possible qu’en Amazonie ce soit pratique courante, une espèce de normativité digne du rituel initiatique le plus barbare, qui frappé de banalité ne choque guère personne ? L’amputation du clitoris pour parfaire la transformation du sexe faible en un mâle accompli ? Un féminin qui a des couilles. Viril comme une érection. Le vagin de la guerrière contemporaine, un trait marqué sur le berlingot via une clitoridectomie aussi brutale que chirurgicale, le plaisir tombe comme une chair morte, on le fout à la poubelle, et on se fait homme. En tout cas, cela est consternant. Et je suis comme vous, je m’interroge.

L’accent circonflexe a été décapité. La guillotine qui a décoiffé les lettres, jadis se targuant d’avoir un peu d’allure, une certaine élégance, n’a pas été tendre. Le coup ferme a tranché avec une netteté remarquable. Et ça a giclé comme des transes Drippings de Jackson Pollock névrosique obsessionnel sur une immense toile d’un lactescent Malévitchien. Carré bordélique sanglant sur fond blanc. À Pékin, on l’a trouvé d’un racisme terrible, comment ont-ils osé ôter le chapeau chinois de la langue française ? Pourtant Marine n’est pas une Immortelle, encore moins présidente de la république.

Pékin ne l’a pas digéré. Tellement pas que l’académie des lettres chinoises a décidé de mesures de représailles. Une surabondance de rire jaune. Partout. Made in China à profusion. Débarquement normand de l’hilarité moutarde. Comme le gaz. La conséquence directe se lit dans les romans de la rentrée littéraire depuis septembre dernier. Hormis les brûlures cérébrales usuelles et de la rétine provoquées par des pages d’une prodigieuse platitude, la « valeur ajoutée » de cette rentrée littéraire c’est beaucoup d’humour qui ne s’amuse pas tout en faisant semblant d’y prendre plaisir.

Aujourd’hui, on n’écrit plus seulement comme ses pieds, on écrit comme une blague qui se veut intelligente, inspirée, profonde, et qui ne l’est pas. Le lecteur, le public, les critiques en rient par politesse, par accointance, par faute de mieux, par peur du rien, pour la rentabilité. Les orteils ont remplacé les plumes, du moins dans la vaste majorité des œuvres que l’on dit sortir du lot. Ce sont des marketeurs qui l’ont décidé, le marché du livre se meurt, est ultra compétitif, etc. etc. il faut donc bien vendre la littérature tel que l’on bazarderait n’importe quel produit commercial.

« Les 50 meilleurs livres de la rentrée », « Nos coups de cœur » [que nous n’avons pas lus ou mal lus], « La sélection Magazine Littérature des livres incontournables – Ce qu’il faut lire – Ce qu’il faut éviter » [où vous retrouverez dans le top 5 des romans essentiellement de gare, mais ça on ne vous le dit pas, et nos injonctions sont prétentieuses on vous ordonne de trouver nos favoris merveilleux sinon cela signifie que vous n’y comprenez que dalle], « Rentrée littéraire : les meilleurs livres, nos critiques, nos pronostics ».

Des critiques indigentes et irrespectueuses du lectorat ayant un minimum d’exigences : 

 

Car le roman se déroule à brides abattues. Les personnages sont bien campés, hommes et femmes, chevaliers, écuyers, manants, belles châtelaines (Jeanne ou Marie), servantes accortes telle Florentine, on s’attache à eux, à elles, oubliant notre époque pour revivre la leur, avec ses fastes et ses misères. Le Seigneur de Charny enchaîne des aventures que je ne déflorerai pas : l’action en est le mot clef. Moteur à chaque page, c’est tout juste si on peut reprendre souffle sous un ciel empli d’étoiles, la nuit, qui durait si longtemps au Moyen-Age. L’Orient et Venise, la Champagne et l’Ile de France : un décor de livre d’heures, avec des enluminures aux couleurs très vives réveillerait le plus nonchalant des lecteurs. Le rythme est efficace. La narration, enthousiaste. On ressent le plaisir d’écrire de l’auteur : c’est le plus joli cadeau de ce roman, qui ne cherche pas l’effet de style, mais vise à entraîner, à la manière des troubadours, un public paresseux et qu’il faut convaincre. Voici un roman joyeux et dynamique. 

 

L’émetteur de cette effarante banalité, le commentateur le critique ou l’auteur de la note de lecture, n’est pas un lecteur lambda, ou un pigiste précarisé, c’est une Académicienne, une Immortelle, Dominique Bona, agrégée de lettres modernes (en même temps qu’attendre d’autre d’une écrivaine aux phrases du calibre suivant : Le noir de Manet, l’emblème de son style, c’est un noir qui brille et s’irise des autres couleur de sa palette ; ni funèbre ni sinistre, un noir dynamique et joyeux. Ardent, comme les yeux de Berthe — la femme qui illustre le mieux la couleur qu’il préfère – extrait de son livre Berthe Morisot : Le Secret de la femme en noirOu de : Malgré ses traits de dur, ses manières souvent brutales, Gary semble receler, derrière la façade, des trésors de tendresse et de sensibilité : celles qui ont lu ses romans sont les premières conquises. Il est, avec elles, un macho nostalgique du bonheur, qui les protège toutes, mais qu’elles consoleraient – extrait de sa biographie de Romain Gary). Et c’est signé dans le Magazine littéraire qui a vu passé les plus grands noms. Ce n’est pas un cas isolé.

Au Québec, on retrouve la même inconsistance, ici on le nomme le « lichage de cul », ailleurs du « vide sidéral », des coups d’encensoir comme un embaumement – quelques fois c’est digne d’oraisons funèbres, ce qui pour les vivants – qui reçoivent ça – doit être particulier : 

 

La poésie de Serge Patrice Thibodeau est à la fois l’une des plus riches et l’une des plus exigeantes de la littérature franco-canadienne. Son souffle poétique d’une grande maîtrise et l’élégance aérienne de son écriture ont régulièrement été récompensés, notamment par le prix Émile-Nelligan (1992) et à deux reprises par le Prix du Gouverneur général (1996 et 2007).

 

Des critiques qui lisent (quant cela arrive) comme d’autres écrivent avec leurs pieds. Des pages de promotion bien plus que d’analyses démontrant que ceux qui rendent compte aient plongés sans combinaison dans l’objet de leur lecture. Je n’invente rien, je paraphrase Prétextat Tach. Même le Prix Nobel de Littérature s’y est mis : Kazuo Ishiguro [Nobel de littérature 2017], qui « par des romans d’une puissante force émotionnelle, a révélé l’abîme sous notre illusoire sentiment de confort dans le monde », dixit de Sara Danius, secrétaire perpétuelle de l’Académie suédoise.

Qu’a-t-elle de singulière cette « puissante force émotionnelle » qui justifie l’attribution de cette reconnaissance prestigieuse à cet écrivain talentueux? Et qui donnerait envie de le découvrir? En quoi diffère-t-elle des autres? Existe-t-il un seul grand auteur qui n’ait pas d’une manière comme d’une autre « révéler l’abîme sous notre illusoire sentiment de confort dans le monde »? En quoi Kazuo Ishiguro sublime-t-il? Que l’on se comprenne, il ne s’agit pas de prétendre que celui-ci démérite son Prix, mais de pointer du doigt la facilité de la justification, le lieu commun, le poncif, le cliché.

Un livre que l’on aime a une singularité, dire cette dernière exige que l’on ait réellement compris pourquoi l’oeuvre nous parle (ce qui signifie à la fois analyser et s’analyser, le livre et son époque, les vibrations et les rythmes, le réel/les réels et la réalité/ les réalités, la sensibilité de l’auteur et sa propre représentativité, de la sorte une critique n’est pas une énonciation convenue c’est un tableau unique – et en soi un petit chef d’oeuvre, cf. L’Art romantique de Baudelaire, une référence en matière de critique littéraire et d’art. En parlant de Baudelaire, Julien Green a ces mots : Les chroniques artistiques de Baudelaire. On ne les lit pas. Effets inattendus avec les mots les plus simples, les plus galvaudés parfois. Cela donne une impression de grand raffinement).

 

Quand aujourd’hui nous parcourons les poésies récentes de Victor Hugo, nous voyons que tel il était, tel il est resté, un promeneur pensif, un homme solitaire mais enthousiaste de la vie, un esprit rêveur et interrogateur. Mais ce n’est plus dans les environs boisés et fleuris de la grande ville, sur les quais accidentés de la Seine, dans les promenades fourmillantes d’enfants, qu’il fait errer ses pieds et ses yeux. Comme Démosthènes, il converse avec les flots et le vent ; autrefois, il rôdait solitaire dans des lieux bouillonnant de vie humaine ; aujourd’hui il marche dans des solitudes peuplées par sa pensée. Ainsi est-il peut-être encore plus grand et plus singulier. Les couleurs de ses rêveries se sont teintées en solennité, et sa voix s’est approfondie en rivalisant avec celle de l’Océan. Mais là-bas comme ici, toujours il nous apparaît comme la statue de la Méditation qui marche. – extrait de la critique de l’oeuvre de Victor Hugo, L’Art romantique de Charles Baudelaire. 

 

La louange est dès lors un accident. On n’a pas à l’affirmer, les lecteurs doivent la percevoir. Elle doit être fine, en nuances, honnête, authentique. Commentez ou critiquez une oeuvre, c’est avant tout la psychanalyser. En dehors, c’est un communiqué de presse, au mieux.

Il faut bien saisir le propos ici, il ne s’agit pas d’attendre de chaque commentaire ou critique un niveau baudelairien – n’est pas Baudelaire qui veut – mais montrer à quel point nous en sommes arrivés à une simplification simpliste d’un monde de plus en plus complexifié. Que l’on ne sait plus trop vraiment pourquoi une oeuvre nous parle, pourquoi est-elle si peu ordinaire, nous ne faisons plus l’effort d’examiner attentivement notre ressenti, de comprendre notre ébranlement, nous n’avons plus le temps, nous avons de moins en moins de culture, nous ne nous aventurons plus beaucoup hors de notre confort, et la facilité au nom de l’accessibilité est une réponse rassurante tout en masquant mal une forme de médiocrité. Car nous ne le savons pas, pour être accessible, il faut impérativement ne pas l’être en donnant l’impression du contraire. La trivialité est à cet effet une grille de lecture parmi plusieurs autres, et chaque catégorie de lecteurs selon son univers, son éducation, comprendra une partie ou l’ensemble de la vérité que l’on transmet. Il ne sera pas dans le faux, il ne sera pas dans le vrai non plus, il sera dans son réel. Un auteur n’écrit pas forcement pour être parfaitement compris, il écrit pour créer des réels dans lesquels chaque lecteur se trouve et se retrouve. Et que l’on n’attende pas de lui qu’il s’explique, il n’a pas et ne doit pas le faire. C’est proprement absurde.

Etre accessible donc, c’est populariser la complexité sans la vider de sa substance, et ceci est un art peu évident. Ainsi, l’accessibilité que l’on vante de nos jours est une misère. Unidimensionnelle, réductrice, pauvre, rien. Il est là le problème.

D’un autre côté, je remarque que de nombreux écrivains souvent aux formations universitaires en lettres modernes, philosophie, littérature moderne etc. sont les pires auteurs. Techniquement, c’est magistral. Irréprochable. Substantiellement, c’est consternant. Insipide. La trop grande maîtrise du vocabulaire, du registre soutenu, des ficelles d’écriture avec ses tours linguistiques et ses subterfuges, prennent lourdement le pas sur le talent, annihile ce truc particulier qui vous prend aux tripes. Ces œuvres sont de grands moments de masturbation littéraire où l’exhibitionnisme de son riche appareillage culturel semble être la seule raison de la réalisation et de l’existence de ce que l’on offre au lecteur.  Cela plaît sans doute aux connaisseurs, aux jouisseurs de l’espèce, mais cela ne change pas le fait que ça demeure juste rien. Pas de vibrations, pas d’intemporalité, pas d’universalité, pas d’empreinte durable, pas d’originalité véritable, seulement du classicisme aussi plat que l’encéphalogramme du mort. On applaudit à tout rompre le tour de force technique, on est épatés par l’intelligence, le travail abattu, et on ne s’en souvient plus parce que tout ça nous a laissé profondément inchangé. La technique, le savoir-faire c’est bien, l’ébranlement c’est mieux. On peut encore pardonner à un auteur avec une faible technique d’écrire des livres percutants, mais on n’en veut toujours à celui qui sait le gâchis qu’il en fait. Il y a trop de gâchis dans la littérature contemporaine. 

 

La perfection, dans l’art d’écrire, est d’allier les caractères de son talent avec les couleurs de son sujet. –  Pierre-Louis Lacretelle, Pensées et réflexions (1817). 

De nos jours, c’est trop de ce sérieux – quelques fois magistralement pompeux – qui a travaillé et retravaillé ses textes pour qu’ils paraissent drolatiques. Assez de cocasse dans de livres volumineux que les yeux lisent d’un œil, l’autre zieutant le postérieur magnifique d’un autoportrait instragramien. La rentrée littéraire rit de ses propres blagues avec un plaisir forcé. Si la phrase précédente vous paraît étrangement écrite alors c’est qu’elle est nickel.  En plus elle est sortie d’un coup, sans réellement y réfléchir comme les Anagrammes pour lire dans les pensées de Raphaël Enthoven et Jacques Perry-Salkow.

Pékin a réussi son opération. L’accent circonflexe n’a pas été zigouillé impunément. Et lorsque les prix littéraires monteront sur scène, observez bien en arrière-plan de ce théâtre des ombres le grand rire qui se foutra de votre gueule.

On m’a demandé de ne pas paniquer, de respirer par le nez, il reste encore des traces de l’accent circonflexe dans la langue, afin dit-on d’assurer sa fonction analogique ou distinctive dans certains masculins singuliers. Tel que dans « Pénîs ». Mais aussi dans des formes qui prennent de la vigueur à l’instar de « Croître ». Également dans les terminaisons verbales du passé simple, c’est-à-dire pas trop compliqué, un truc verbal relax, pas un cours inaugurale du Collège de France, exemple : « Nous ne finîmes pas ensemble ». Pas de prise de tête.  Et enfin dans les terminaisons verbales du subjonctif qui doute un peu, craintif ou incertain, pas très convaincu de son affaire, cela se lit aisément « Qu’il l’ouvrît la fente de Roxane ». Pour le reste, c’est un génocide. L’accent circonflexe est la victime d’un véritable carnage. Fini le « Trôu du… » place au « Trou dû », fini la « Gaîté » place au « Gai », fini le mois d’« août » le a s’est tiré c’était trop pour lui – « a out » personne n’a eu plus d’amples explications, fini la « maîtresse » place au « maitre » avec des talons aiguilles, ainsi de suite jusqu’au dernier.

Je revendique mon accent circonflexe. Je suis Dave et j’en appelle à la révolution qui ramènera à l’« avant, c’était mieux ». Kamarades, aux armes, formez les bataîllons ! Ces milliers de î avançant les seins nus comme la Liberté guidant le peuple, décidés à ne point laisser le rire jaune devenir une fièvre de la même couleur dans une rentrée littéraire qui a sans s’en rendre compte la mine des mauvais jours. De la petite forme. Le mal du « Petit pays ». Kamarades, de toutes les nations, de toutes les origines, de tous les chapeaux et chapiteaux, rejoignez-moi ! Ce soir, c’est le Grand Soir ! Et que quelqu’un éteigne ces maudites lumières qui nous aveuglent !

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