Albert

Bande sonore : Veence Hanao – Atelier #04.

Si Albert aimait beaucoup la littérature, c’était loin d’être réciproque. Non pas qu’il n’en fût point digne, la littérature n’étant dédaigneuse qu’envers les malotrus qui prétendent à coups de vulgarités comme autant d’impostures en être les immortels représentants, mais simplement qu’il n’avait aucun talent pour l’écriture, donc celui de faire corps et âme avec les mots.

Il le savait, Albert, que la littérature ne consistait uniquement à calligraphier de belles lettres, à tenter de les remplir d’émotions de la même nature dans des phrases majestueuses, à faire quelques bons traits, à aligner de façon proustienne ou balzacienne plusieurs élans vertigineux, à vomir sur un espace anxiogène – ce désert éburnéen qu’est la feuille blanche – tout ce que les tripes ont, à peindre des tableaux d’un réel inconcevable ; elle allait au-delà de ça. Pour l’écrire, Albert aurait aimé avoir un peu de cet esprit sensible captant et déchiffrant l’essence, le substantifique, celui qui ne s’apprend pas, celui qui n’est nulle part ailleurs qu’à l’intérieur de soi et enfermé dans la réalité à la fois immédiate et sibylline. Mais Albert, lecteur omnivore intempérant, intelligent à souhait, érudit comme Wikipédia, ou comme un parisien pur jus attablé au Café de Flore, ne l’avait juste pas.

Albert était un insensible né. Hiémal tel un increvable mois de janvier québécois. Recouvert d’un épais manteau de placidité lequel étouffait, précisément détraquait, un petit cœur mécanique. Il avait parfois essayé de feindre le soleil sous les tropiques, mais à chaque fois autour de lui c’était toujours la même histoire, la mort par hypothermie. Et il en était indifférent.

Il avait lu et étudié les plus grands écrivains, clamé les vers des géants et écrit sur les monstres sacrés, mais il n’y parvenait toujours pas. Personne ne lui avait dit que la littérature se vivait d’abord et le reste venait après. Ou pas. Mais ça c’était assez rare. Pour être honnête, certains avaient tenté comme ils pouvaient de le lui faire comprendre, il se disait que faire entendre passion à Albert revenait à parler à un rideau de fer, les paroles ricochaient sur la paroi, étaient certaines fois prises tel un acte d’agression, et plaçaient le monde dans une situation quasi apocalyptique. Avec Albert, on marchait sur des œufs, ou sur le trottoir-patinoire montréalais négligé par des cols bleus rancuniers et boudeurs parce que personne dans l’opinion publique n’avait rien à cirer de leur revendication salariale. Le temps passant, Albert fût laissé à lui-même. Nul n’avait eu le courage de faire tomber le mur, aucune âme ne s’était sacrifiée pour lever le rideau. Albert abandonné à son sort, à sa nature. Albert solitaire. Albert foutu.

La littérature était quant à elle restée de marbre face à ses assauts incessants, des torchons oubliés dans les tiroirs de la maison familiale tombée en décrépitude, des manuscrits volumineux sans intérêt imitant les chefs d’œuvre, des poèmes à l’académisme parfait et inanimés, inertes, sans vie. Des essais, nucléaires, d’une grande intellectualité qui rasaient tout à leur passage, y compris toute trace de singularité, des débuts érecteurs d’histoires géniales qui débandaient la page suivante sans que l’on ne sache si cela était dû à une sorte de panne d’inspiration, d’excitation ou à une éjaculation précoce. La littérature n’aimait pas Albert. Et lui était persuadé du contraire. Un peu comme un macho présomptueux se croyant dieu du sexe alors que ses partenaires s’emmerdaient fermement en baisant. Sauf qu’avec Albert, la littérature s’était toujours abstenue de le laisser venir dans son lit. Tout était dans sa tête.

Il passait bien à la télévision Albert, les experts le trouvaient télégénique, cela signifiait qu’il était moins chiant quand on coupait le son. C’est pourquoi les magazines féminins se l’arrachaient, sur le papier glacé sa gueule d’ange luciférien séduisait tant de mémères. Le « plus sexy des critiques littéraires », le sex symbol aux formules lapidaires terrorisant le gotha d’écrivains nullissimes que se transmettaient comme une maladie vénérienne les maisons d’édition ayant pignon sur rue, plaisait aussi beaucoup aux groupies adulescentes qui le regardaient la plupart du temps faire le show (bien naturellement sans le son) sur Youtape. « Quel bel homme ! » mouillaient-elles. Albert, un plaisir incontestable. Le monde médiatique voyait en lui un gage de rentabilité, les journalistes chroniqueuses se l’envoyaient dans les backstages, les journalistes chroniqueurs l’envoyaient intérieurement paître, et l’audimat en redemandait. Tout le monde était fou d’Albert. Les académiciens qu’il avait enterré d’un trait d’esprit tranchant, des écrivaillons prétentieux qu’il avait défroqué sans trop y penser, des artistes qu’il avait criblé de fléchettes presque vaudou, des goncourtisans et autres goncourtisés qu’il avait banni d’une répudiation royale, de ceux qui lui avaient promis de lui faire la peau et qu’il méprisait par un délicat « bande de jouisseurs de la sous-merde », tout et tous étaient fous d’Albert. Sauf la littérature.

Pourtant Albert avait intégré, excellent cartésien qu’il était, dans son cerveau les paramètres du succès contemporain : beaucoup de salive, de poussière comme des cendres, un mélange boueux et un savant dosage d’excessivité qui demandait étonnamment une grande originalité. Des bastonnades cathodiques, des pornographies de l’indécence, de l’impensable connerie puante comme il faut et au-delà de l’insupportable (oui de l’insupportable), ce qu’il était nécessaire pour assouvir la soif irrépressible de voyeurisme qui animait les spectateurs bêleux et bêtifiés. Il avait su approfondir davantage le vide comme une tête sur les épaules de toute une génération perdue et orpheline, remplir le trou, d’air, par énormément de rien. Elle ne jurait que par lui. Albert le Grand, chevelure bhlienne, chemise ouverte montrant une poitrine pubescente, regard gris comme les nuages, la mâchoire ferme comme ses poings, le verbe ciseleur, était magnifique. Sauf qu’il écrivait avec ses pieds, et cela avait le chic d’énerver la littérature.

Nul ne sut ce qu’il s’était passé, était-ce une énième évolution de l’espèce qui avait mal viré, un darwinisme cauchemardesque, un tripatouillage génétique de la science folle, ou un tour vicelard de ces dieux pervers de l’Olympe ? Les théories les plus farfelues furent proposées et elles comprenaient tellement d’anomalies – pour reprendre l’expression chère à Thomas Samuel Kuhn – qu’elles finirent par faire pschitt ! en empruntant l’onomatopée chiraquienne. Les Nobel s’étaient avancé, tous s’étaient fracassés la tronche devant le mystère de ce nouvel ordre qu’était Albert Ier. L’homme du « Marchez-vous les uns sur les autres, comme je vous ai marché dessus », Grand Prix de l’Académie française. L’auteur des « Histoires de vierges qui ont pris des rides vaginales », prix Pulitzer de la nouvelle. Le philosophe-marcheur du « Marchisme sur autrui est un humanisme », Goncourt d’une rentrée littéraire blanche et sèche. L’anglophile du « Gode Saves The Queen », vainqueur du The Man Booker Prize l’année de l’adoption de l’anglais comme seconde langue nationale de la République française, juste après l’arabe. Le prochain Nobel de la littérature boycotté par la littérature. Albert premier du nom était à la fois aussi fascinant que l’hypothèse de Riemann et aussi insoluble que le problème P = NP, ou la question de savoir s’il existe un nombre parfait qui soit impair. Vous voyez le type de bonhomme. Et malgré cela, la littérature n’était pas trop emballée.

Albert pensait – il n’arrêtait jamais de penser et de le faire savoir – que les autres – c’est-à-dire les rien, autrement dit les « pas comme moi » – étaient des « culs égarés dans les étoiles et rejetant leur merde dégueulasse sur tout l’univers » ce qui avait pour résultat « bah, des cieux de merde ! ». Le propos fit scandale, mais le scandale étant devenu une norme incontournable depuis Barack Obama baissant son pantalon Yes We Can chez Oprah Winfrey et laissant découvrir à une Amérique au mormonisme étatique ses « belles fesses d’une puissance ébranlante, tel un signal libertaire fort qu’envieraient et applaudiraient les Pères fondateurs » (dixit The New Yorker), Albert fût reçu par le Pape François Selfie Ier avec qui il eût un entretien céleste. Le livre qui immortalisa cette rencontre au sommet – « Entretien sans soutane » – ramena dans les églises sans âmes ou aux corps vieillis proches de la mort, une nouvelle vague de convertis. Albert le scandaleux contre toutes les lois terrestres et ailleurs subit un procès en canonisation. Et la littérature n’y assista même pas.

St. Albert, comme Obama, avait beaucoup baissé le froc, devant les Grands Maîtres du monde, pour recevoir la fessée de ses nombreuses amantes, pour un examen de la prostate chez le médecin, et pour aller aux toilettes. Il appelait cela le frocantisme, un trait d’union entre froc et kantisme, ce dernier tel un impératif. Il l’assumait pleinement. Une véritable religion à ses yeux. Quand il lui arrivait de faire ses longues marches dans la forêt de chênes de Caspar David Friedrich, il envisageait d’en écrire une bible, les « Nouvelles Paroles Saintes », l’ultime testament de la figure christique qu’il était. Les Éditions Gale lit : Marre paierait le prix fort pour en obtenir les droits. Ses amis cinéastes garantiraient une adaptation soupe populaire. Le public ne bouderait pas. Et plusieurs milliers d’années après son départ, il y aurait encore des adeptes qui lui voueraient un culte stalinien. Albert y songeait sérieusement. La littérature en faisait des nuits blanches.

Albert dormait la conscience tranquille, pas de scrupules. L’odeur de sainteté à fond la caisse dans la chambre Versailles de son hôtel particulier, couché dans son lit Louis XVI en forme de guillotine, il ronflait la gueule ouverte et les poings fermés en rêvant de se faire une fois pour toute cette salope de littérature. Dans ce délire onirique, il voyait la littérature partageant sa couche, nue, épilée comme l’Origine du monde revue et corrigée par Gustave Courbet sur les conseils de Sotheby’s – « Parce que les poils, c’est pas vendeur, c’est moche, c’est crade », le caresser en lui murmurant à quel point elle en avait envie, prendre son caducée dans sa p’tite bouche de pute, et avaler jusqu’à la dernière goutte de sa liqueur crémeuse. Puis le regarder droit dans les yeux et lui avouer combien elle avait adoré. Albert aima son rêve. Le lendemain matin, il écrivit à la littérature :

 

Chère Littérature,

Vous me pardonnerez de cette folle prétention qu’est ce mot impétueux. Je suis fou de vous. Vous ne me connaissez pas, moi je n’ai que vous dans ma vie. À chacune de mes respirations, vous êtes le souffle. À chacun de mes battements de cœur, vous êtes la vie. Je ne suis rien sans vous, et vous vous êtes tout sans moi. Comment pourrais-je prétendre à quelque faveur de votre part ?

Si d’aventure dans votre cœur si convoité, il y a pour le misérable que je suis une chance même infime d’être élu à la place où est votre affection, Madame je vous promets d’être à jamais votre dévoué.

Albert

Le courriel fût envoyé illico presto.

Le temps de se préparer un Nespresso à la George Clooney, il reçut la réponse.

 

Cher Albert,

Votre mot enflammé m’est parvenu et vos sentiments passionnés ne m’ont guère laissé insensible. Malheureusement il m’est impossible d’accéder à votre demande, mon cœur étant déjà pris. En espérant qu’une personne aussi brillante et amoureuse que vous trouve dans ce monde des possibles le bonheur qui lui sied, je vous souhaite le meilleur.

Miz Littérature

Albert alla aux toilettes, baissa son froc, et se vida avec une colère qui beurra solide la cuvette. Pendant cette expulsion dantesque, il eut l’idée d’un roman. « Littérature, la salope ! » fût publié et traduit en plusieurs langues dont l’emoji. Ce succès lui assura une Immortalité certaine à l’Académie française, il se dit que ses pairs forcèrent un peu les choses, le destin, en poussant au suicide l’un des leurs afin de lui faire de la place, mais ceci relève de la rumeur qu’affectionne les milieux littéraires commères. Quoique.

Albert acheva son existence en étant la figure la plus exceptionnelle de l’histoire des arts et des lettres, plusieurs millénaires plus tard, il y a encore des masses entières qui lui vouent un culte hiératique. Miz Littérature, elle, n’en a toujours rien à cirer. Trop occupée à tailler des pipes au nègre.

Bande sonore : Earl Sweatshirt – Grief.

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