Chanson d’automne

J’ai voulu t’écrire une chanson, avec des émotions dessinées comme des notes, au rythme lent de cet automne froid s’achevant doucement telle une feuille morte trop longtemps restée suspendue dans des airs capricieux et qui épuisée de langueur monotone touche délicatement le sol gris de cette ville peinant à respirer.

J’ai pris une plume aux ailes de l’albatros condamné à crever bas sur terre, alourdi par sa majesté quand dans les cieux si hauts si lointains si insondables si inaccessibles la vulgaire légèreté de l’être domine l’infini céleste, je l’ai plongée dans l’encrier d’une inspiration nostalgique violente comme les souvenirs que l’on traverse souvent sans y prêter attention, ces moments que l’on vit à peine, quelques fois l’esprit ailleurs, la tête dans le guidon dévalant les pentes des montagnes russes de nos existences aux cadences infernales, je paraissais tellement serein et apaisé à cet instant-là que le désespoir assis sur le banc public voisin en a été désespéré.

J’ai noyé cette plume dans ces eaux où les couleurs mélangées comme mes sens mes perceptions sont désormais avec le temps brouillés au point de ne plus trop savoir ce que j’ai pu réellement vivre, au point de ne plus reconnaître dans ce tourbillon vertigineux les traits véritables de ton visage, au point de m’inventer une beauté que je n’ai pas toujours vu su, au point de sublimer ta perfection que je crée de toutes pièces pour pouvoir rendre supportable le fait que je ne t’ai jamais connue et que dans cette histoire aux vers d’un romantisme perdu oublié comme les paroles des poètes anciens il y a d’abord ce que j’ai espéré et moins ce que j’ai vécu. Mais ai-je vécu ?

J’ai sorti la plume mouillée des larmes de peine de joie de rien de tout des silences des guerres des haines des séparations des réconciliations des départs des arrivées des extinctions des renouveaux, ces couleurs marquantes de nos passions éternelles que l’on range dans des tiroirs fermés à double tour, que l’on met dans des placards déposés dans une cave laissée à l’abandon, que l’on laisse dans le bazar objet négligé au milieu des babioles pour ne pas les mettre au vidange ce qui reviendrait à dire adieu, que l’on dégrade pour que les vives tristes soient atténuées et que l’on restaure pour que les vives joyeuses brillent. Ma plume de toutes ces larmes immobile au-dessus d’un désert blanc a séché telle une rose n’ayant pas survécu au départ de l’aurore qui l’a vue naître heureuse et amoureuse aux rayons du soleil, ma plume desséchée est tombée comme les pétales roses d’une fleur aussi morte que le mal est vivant, dans le désert à la virginité angoissante elle a été accueillie au son des nocturnes en do dièse mineur.

Et cette chanson que j’ai voulu t’écrire, avec des notes rondes blanches pleines noires, croches, avec une tête aux mille visages comme ces souvenirs incertains, avec des hampes courtes comme le souffle élancées comme des envolées, et qui dure le temps d’une feuille morte baisant délicatement après moult tourments le sol gris d’une ville ayant cessée de respirer, et qui dure le temps d’une langueur monotone ressemblant tant à une élégie dont personne même pas toi toi qui passe toi qui est passée toi qui repassera passion éternelle sempiternel recommencement n’écoutera l’oreille trop assourdie par toutes ces voix ces complaintes ces joies ces murmures ces hurlements ces musiques qui n’arrêtent jamais, le cœur enfoui trop loin dans des armures protégeant du froid soleil éclatant et qui ne se découvre plus pour ne pas geler totalement.

Cette chanson jamais écrite est un silencieux flocon, un minuscule bout de nuage, arraché à l’infini céleste, de l’hiver en retard, de l’automne à l’agonie interminable, une pétale rose flétrie d’une fleur du mal ayant peut-être vécue. L’entendras-tu ?

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