Le pardon de Dieu

Dieu pardonnera la danse macabre de ces mots placés les uns près des autres comme jadis, comme aujourd’hui, on entassait les grands noirs sur les négriers de la honte. Il pardonnera la furie dans ces paroles sincères qui ne sont pas encore diluées dans le vocable javélisé du politiquement correct, et qui malheureusement en ce siècle sont encore nécessaires.

Dieu pardonnera la colère qui me bouffe de l’intérieur, de la frustration qui fait trembler ma plume, et des émotions mal maîtrisées qui me font faire des sorties de route. Il pardonnera que je rentre dans le mur blanc dressé par cette neige furieuse tempêtant de toutes ses forces, hurlant au vent qui s’en fait l’écho. Je fonce dans le mur, pour ouvrir la voie à d’autres. Je suis kamikaze.

Foutu. Damné. Maudit. Perdu. Fini.

Dieu pardonnera ces hommes que j’aime tant, au point de mourir par amour afin qu’ils ouvrent les yeux et le cœur, ou les yeux du cœur. Il pardonnera cet amour si grand qu’il ne peut être réduit au silence, si fort qu’il ne peut se taire, si absurde qu’il y croit autant que le plus dévot des croyants au milieu d’une foule méprisante et incrédule. Je ne sais pas aimer autrement. Je veux dire, de toutes les couleurs du monde, et de mon âme.

Foutu. Damné. Maudit. Perdu. Fini.

Dieu pardonnera les petits matins quand moi le black je broie du noir en prenant mon café corsé et en fumant le cancer. Des pensées odieuses qui me hantent en lisant qu’un môme s’est fait éclater la cervelle en jouant dans un parc, qu’un homme a été étranglé parce qu’il était tombé sur un des barbares en uniforme dont l’humanité a le secret, qu’un autre à peine échappé de l’innocence et au seuil de cet âge où l’on devient homme a reçu dans le crâne plusieurs balles alors qu’il était couché comme ceux qui se rendent, abattu moins qu’un chien et puni au-delà de la mort par des paroles se disant : « Peut-être que… » Je broie du noir, un café corsé, un cancer entre les lèvres, de toutes les façons je suis foutu, damné, maudit, perdu, fini.  

Dieu pardonnera les petits soirs, quand tout est sombre, goûtant l’indifférence urbaine comme j’affronterais un cauchemar moderne, avec le café serré comme mes dents écrasent la rage qui remonte des tripes et se retient dans un souffle étouffé. Quel merdier la vie. Les crevards et leur itinérance sans domicile, la neige tempête encore et les ensevelit, et les déneigeuses s’affairent, le nettoyage des cadavres invisibles dans la ville morte. Quel merdier la vie.

Foutue. Damnée. Maudite. Perdue. Finie.

Dieu pardonnera les longues nuits face à soi, où défilent ce que l’on a fui, comme dans un mauvais film de Polanski – la plupart, ou un mauvais roman de Houellebecq – tous. Quand les ombres sur les murs sont les projections de toutes ses parts répugnantes de ce soi éclaté, hors de contrôle, hors champs hors temps et hors monde. Il pardonnera le peu d’enthousiasme à vouloir recoller les morceaux ainsi jetés contre les murs du silence et de ses interdits, et de ces gémissements, ces pénibles litanies, qui sont en fin de compte des prières à Lui adressées pour que cesse les tribulations obscènes et nombrilistes de ce soi moi moi..

Foutu. Damné. Maudit. Perdu. Fini.

Dieu est peut-être mort, mais nous l’avons précédé. Vous et moi. C’est foutu. Damné. Maudit. Perdu. Fini.

 

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