La Fabuleuse histoire d’un royaume

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Le Royaume du Saguenay a une Fabuleuse histoire. Le récit aux allures d’un conte populaire, transmis de génération en génération, parle des pérégrinations d’un peuple aux origines mélangées venu d’ailleurs pour se trouver un avenir et pour répondre aux besoins politico-économiques d’une nation relativement en difficulté. Bâtir un royaume, loin de tout, presque seuls, avec si peu ou trop du rien, n’est pas une aventure de bohème. Il y a dans ce périple de la sueur, des larmes, du sang. La Fabuleuse histoire d’un royaume est une ode à la bravoure, à la résilience, à la foi – cette croyance inébranlable qu’au bout de la nuit, il y a un soleil qui attend l’âme besogneuse.

La foi comme un optimisme incompréhensible quand toute logique convainc du contraire, et cet optimisme est une prière d’espérance adressée à une entité invisible et vécue – inventée ou découverte. Dieu ou ses autres visages incognito. La foi est une bouée de sauvetage. Cette fabuleuse histoire d’un royaume est aussi celle de cette foi, de cet optimisme, malgré les pertes douloureuses, les tragédies inévitables, la rudesse de l’environnement, la brutalité d’un monde inconnu. C’est l’histoire de bâtisseurs. Ceux qui ont conquis et construit ce nouveau « chez soi » à leur image. Leur triomphe.

 

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La présentation de l’œuvre mémorielle offre ainsi le point de vue de la future majorité ethnoculturelle, la vision romancée d’une histoire écrite pour donner ou rendre fierté et dignité à un peuple ayant tant bien que mal survécu à l’aventure. Le spectacle dans sa version estivale, de cet été sur bien des aspects crépusculaire, est aussi une façon de faire renaître le grand récit identitaire qui sécurise. Tel un phare dans la nuit postmoderne.

Survivre à cette drôle de nuit de tous les dangers, des monstres à l’intérieur et à l’extérieur du peuple, ténébreuse et dense, sans grande espérance ou avec si peu. Dans la salle, la foule est un ensemble de têtes grises, contrastant avec le nombre étonnant de visages juvéniles jouant sur la scène l’avenir de la colonie.

Dans la salle, la jeunesse se fait rare, l’avenir ne semble pas de nos jours intéressée par son histoire, le jeu pour elle n’en vaut peut-être pas la chandelle, et cela peut se comprendre elle qui ne sait sans doute pas ce que cela veut dire une chandelle.

Dans la salle, le passé a rempli l’espace, les respirations sont nostalgiques, la projection est une succession d’images qui doit rappeler à ce spectateur d’un autre temps son enfance et ses chantefables, son bonheur s’entend dans la vigueur de ses applaudissements. Il faut dire cette fabuleuse histoire du royaume est un spectacle immersif. Tridimensionnel. Grandiose.

 

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Avant le grand exode, la colonisation, la terre convoitée était le royaume des Autres – ceux que la postérité retiendra comme les Premières nations, Autochtones, Amérindiens, ou quelques fois, durant trop longtemps, comme les « Sauvages ». Le futur Royaume du Saguenay n’était pas vide, la scène d’ouverture du spectacle conçu par Ghislain Bouchard en 1988 et désormais sous la houlette de Louis Wauthier le rappelle aux spectateurs. L’intersigne est un tableau où les Premiers occupants du vaste territoire sont plongés dans leur réalité culturelle faite d’animisme, de l’esprit communautaire, du culte aux dieux dont la frappante ressemblance avec les dieux païens du paganisme occidental –  combattu à feu et à sang par le christianisme (et associés) – est troublante.

Il y a beaucoup de folklore dans cette scène d’ouverture, un regard pittoresque et superficiel – un peu beaucoup fantasmatique sur ces Premiers occupants peints avec des traits fantasmagoriques. Ces « Premiers » des premiers, ces « Fondateurs » pas toujours crédités, pour leur juste contribution, au générique du long métrage national qu’est le récit historique officiel du « Pays tranquille », ouvrent le spectacle-film et sont gommés du décor, la suite ou le reste du long métrage se fera sans eux. Ce n’est pas leur histoire. Sans grand étonnement donc, les « Premiers grands Disparus » ne seront jamais retrouvés. Sur ce point, la vérité historique de cette fabuleuse histoire est indiscutable.

 

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En ces heures de grande polémique sur l’appropriation culturelle, La Fabuleuse histoire d’un royaume est un spectacle qui invalide tous les arguments en défense de Slav et de Kanata. Voilà un spectacle sur la mémoire d’un peuple, raconté par les descendants de ce peuple, joué dans une très (très) large majorité par les individus appartenant à ce peuple, et essayant de le restituer dans toute sa dignité. Qui y trouverait à redire ? Il serait tout de même curieux que cette histoire qui parle de la mémoire d’une communauté soit dite par d’autres, surtout si ces derniers n’ont pas daigné s’associer ou associer ceux dont la mémoire est présentée.

On ne joue plus impunément avec la mémoire des Autres, l’absolutisme de la liberté (d’expression, d’opinion, de création) connaît aussi ses limites. Si l’on tient tellement à faire sortir de l’ignorance un pan de l’histoire, qu’est-ce que cela coûte-t-il d’y parvenir en collaborant avec ceux qui sont les premiers concernés ? En quoi cet effort est-il insupportable ?

Le respect des Autres n’est pas seulement dans ce que l’on dit d’eux, le respect est également dans le fait de se mettre à leur place – ce qui implique au moins d’être invité dans leur intime, de se laisser imprégner par leur sensibilité. La fabuleuse histoire du Saguenay est au-delà du récit, de l’espace, du portait historique ou relativement fictionnel, une sensibilité. Cela explique peut-être la présence très discrète – pour dire la non-présence – des Autochtones dans le spectacle. Louis Wauthier n’a peut-être pas souhaité s’approprier une mémoire qui n’est possiblement pas la sienne, préférant se focaliser sur celle dont il est l’héritier. Évitant sans doute de commettre des impairs ou de froisser la sensibilité des Autres.

 

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La Fabuleuse histoire d’un royaume n’est pas un cours en histoire du Saguenay, et n’a pas cette prétention. Louis Wauthier n’écrit pas un essai d’historiographe, son spectacle est une Introduction à l’histoire par l’art – une porte d’entrée invitant l’esprit curieux à aller plus loin (par exemple, jusqu’au Musée du Fjord qui cet été propose au visiteur son « Regard neuf sur le Saguenay-Lac-Saint-Jean » dévoilant « Des racines et des rêves » – « un éclairage scientifique » des « différentes facettes » de la région et de ses populations, à (bonne) distance des « mythes et préjugés » ; mais aussi son (futuriste) « Voyage au cœur du fjord du Saguenay » qui grâce à l’ingéniosité numérique fait découvrir par sauts spatio-temporels l’histoire régionale millénaire).

Louis Wauthier offre un spectacle non pas historique, mais une vision artistique d’une mémoire. C’est un ensemble de choix de regards disant davantage comment ce peuple se voit (par ce dont il se souvient ou veut se souvenir) qu’une connaissance historique dans le strict sens. Dans ces regards posés sur lui-même, le peuple du Saguenay ne retient que ce qu’il reconnait.

Des regards tels des extraits du roman mémoriel qu’il a écrit. Et ce roman s’achève avant la Révolution tranquille, comme si l’après n’était qu’un grand vide. Ce roman ne connaît pas les fièvres référendaires, les seules « velléités indépendantistes » sont une tentative de séparation de la région du reste de la province québécoise – la volonté de constituer un « véritable royaume ».

La Grande noirceur duplessiste est presque un détail face aux canons de la Grande et sale guerre mondiale. Le développement (économique) de la région contrôlé par « Les Grandes familles » à la Maurice Druon tient lieu de vitrine – le gotha international du monde des affaires, des nouveaux riches de la nouvelle économie, des aristocrates fortunés, venant passer dans la région des moments « inoubliables » de détente.

Le travailleur-ouvrier, substitut moderne de la main-d’œuvre coloniale, reçoit les miettes tombant de la table, il est attendu qu’il rendre grâce aux seigneurs, et lorsqu’il s’essaie à la colère de la révolte à l’instar de son substitut postmoderne il se fait rapidement taire – « Silence ! Ici(tte), on s’enrichit ! »

Le drapeau québécois est absent du tableau final ; il y a le drapeau du « Royaume », étendard sous lequel se retrouvent les Premiers occupants et les Premiers colons, les héritiers et les personnages régionaux historiques, chantent dans la gaieté presque fraternelle leur amour fier de chez eux. Le Royaume du Saguenay, légendaire, mythique, là dans ce final est en or (massif). Le spectateur le touche non pas du doigt mais du cœur.

 

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Louis Wauthier est un artiste conscient de sa responsabilité et consciencieux de son rôle sa mission son impact social. Il n’a pas besoin de l’affirmer, son spectacle parle pour lui. Il ne s’agit pas que de divertissement, il n’est pas seulement question de poésie, de beauté et de fabulosité (oui ce spectacle est une fabulosité, une merveillosité). Il n’est pas neutre, il n’est pas suffisant, il célèbre et rend hommage. C’est une œuvre artistique contre l’oubli. Lutter contre l’oubli par l’enchantement scénique.

Si cette fabuleuse histoire est scandaleuse, c’est à cause de sa démesure géniale. Ce spectacle est scandaleusement, outrageusement, génial.

Louis Wauthier, son équipe et ses acteurs, produit une œuvre, une odyssée, remarquable – dans le sens le plus époustouflant et spectaculaire du terme. A la fin, comme les autres dans la salle du Théâtre du Palais Municipal à La Baie, je me suis levé et j’ai crié : Bravo !

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