Flower Di Riviera

Bande sonore : The Beatles – Hey Jude.

La première fois, j’ai vu les yeux de Flower Di Riviera, et je m’y suis dissout. Le bleu azuréen, translucide, éclat de diamant, m’a foudroyé. Je n’ai rien vu d’autre. Le reste n’avait aucune espèce d’importance, tout était dans son regard. Ma perdition, ma damnation. La substance d’une beauté invraisemblable. Je n’ai jamais pu, su, survivre loin de ce regard.

Flower est la mère de ma fille, la mère de la sœur de ma fille, la femme qui a durant de brèves années été mon binôme, ma compagne, ma conjointe, la lumière de l’ombre. Si nous avons emprunté des voies différentes, c’est parce que l’on en est arrivés à la conclusion qu’aimer ne signifie pas forcément finir ensemble, signer au bas d’un parchemin pour l’éternité. Les personnes croient généralement que vieillir avec l’être de sa vie soit le but ultime de l’amour, elles comptent le nombre d’années comme on compile des statistiques, supportent au-delà de leurs forces les insurmontables incompatibilités avec l’Autre, les incorrigibles défauts de l’Autre, prennent le couple comme un refuge un bunker une sécurité face à la terrifiante perspective de finir seules ou d’être seules, choisissent le couple comme une alternative à la solitude et s’y accrochent désespérément, finissent par se convaincre que vivre le bonheur est nécessairement exister auprès de l’Autre, Flower et moi nous étions hors temps et en dehors de la normalité.

Un jour, notre histoire a atteint sa date d’expiration, et nous devions passer à autre chose. Suivre d’autres chemins. Et que le bonheur n’était pas une éternité, seulement dans chaque instant où l’on a été bien. Les instants passent, comme nous, comme d’autres avant nous, seuls demeurent inscrits au fond de tous les souvenirs que le temps enjolivera ou dramatisera. Les souvenirs ne meurent jamais, c’est cela l’éternité. L’éternité du bonheur.

La première fois, je me suis retourné, j’ai vu Flower, ses yeux et je n’en suis jamais revenu. J’ai senti mon être plongé dans une sorte de trou noir dans lequel mes sens perdaient tout sens. Un trou noir aux mille couleurs inconcevables, tourbillonnantes, d’une fabulosité à la fois violente et d’une sérénité indicible. Flower est cette zénitude qui brutalise l’être qui n’a pas su goûter aux joies de l’apaisement, elle est ces couleurs chatoyantes qui vont d’un vif aveuglant aux dégradés les plus subtils. Et aucune couleur ne reste à la même place. Tout est une transformation et une mobilité permanentes.  Je n’ai pas pu dire un mot, j’ai souri à la place, et c’était pathétique. Flower a souri aussi, n’a rien dit, et le silence entre nous n’était rempli de rien d’autre que du vide. Ce qui est bien avec le vide c’est qu’il est une opportunité, on peut y mettre ce que l’on veut, construire des mondes, bâtir des possibles, Jessie et moi avons écrit plusieurs pages et plusieurs chapitres de nos existences.

Flower est entrée dans ma vie à un moment où quelques mois auparavant j’avais troqué le banc d’un parc pour un toit. Je n’étais plus l’itinérant bouffant dans les poubelles, je n’étais plus le sans-domicile-fixe cognant à toutes les portes pour obtenir du travail et tenter de survivre à la rue. J’étais toujours l’importé présumé coupable, la couleur raciale condamnée avant d’ouvrir la bouche, l’accent de l’étranger trahissant l’ailleurs envahissant et barbare. J’étais au début d’une reconstruction loin des miens, sans les miens, seul, et deux âmes inconnues qui m’ont tendu la main comme on donne au suivant. Et à mon tour, je fais le même don à tous les passants qui croisent mon chemin. C’est un devoir d’offrir comme on a reçu autant que l’on a reçu davantage que l’on a reçu, de ne jamais oublier que le self-made-man est un mythe autant qu’il est une connerie car personne ne se fait complètement et l’on est toujours le produit d’une rencontre d’une affection d’une humanité. C’est un devoir de s’en rappeler et d’offrir le meilleur de ce que l’on a aux autres, c’est à eux de choisir de recevoir, de refuser de recevoir, d’en faire ce qu’ils veulent. Ma mère m’a dit un jour, j’avais à peine une dizaine d’années : Mon fils, je peux tout faire pour toi, mais je ne peux choisir à ta place. Faîtes du mieux, les autres feront leurs choix. Alea jacta est.

Lorsque Flower et moi on s’est rencontrés, je n’avais pas l’air d’un mec ayant vécu dans la rue, au contraire j’avais tout du gendre idéal. Flower n’en a rien eu à faire de mes origines, aucune question sur ce d’où viens-tu absolument sans intérêt, aucune question stérile. Je crois que la première ou la seconde question qu’elle m’ait posée était de savoir si je savais patiner. L’interrogation était si inattendue et si hors cadre, j’ai rapidement compris qu’elle était inattendue et hors cadre. Originale, désarmante et désarçonnante. Je n’ai pas patiné, je n’ai pas voulu apprendre, nous avons appris à valser ensemble, autrement.

Flower est la femme de ma vie. Indéniablement. L’autre jour, elle me l’a demandé, elle a été à peine surprise par la réponse. « Ça te ressemble. » a-t-elle lâché. « Et les autres que tu as rencontrées après moi ? Et que tu rencontreras demain ? » « Elles sont des femmes de ma vie » « Quelle est la différence avec moi ? » « Toi, personne ne m’a regardé comme tu m’as vu. Tu m’as vu. La première fois, tu as vu. Personne d’autre que toi n’a réussi à faire ça. Tu es toi. Elles sont ce qu’elles sont. Comparer est absurde. Hiérarchiser aussi. Chacune a ce quelque chose que les autres n’ont pas et n’auront peut-être jamais, et qui m’est fondamentalement indispensable. » « J’aurais toujours de la misère à te saisir, tu es si compliqué ». Flower a toujours su résumer notre relation.

Quand Flower me parle ainsi, il y a de la tendresse. Beaucoup d’étonnement. Quelques fois du dépit. Il y a aussi et encore beaucoup de silences entre nous, du vide rempli de notre histoire achevée et les milliers de baisers de nos instants heureux, des baisers en forme de souvenir.

Bande sonore : David Bowie – Space Oddity.

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