Chronique estivale d’une société liquide

Dernièrement, deux femmes – une fille et une femme – me faisaient remarquer que j’avais une voix « radiophonique », c’est-à-dire grave, imposante, qui pousse à l’écoute et qui soit selon le vocable utilisé « sexy ». Quelques jours plus tard, une demoiselle préposée d’un service de restauration rapide me remerciait pour ma voix « relaxante » qui différait selon elle des intonations souvent agressives d’une partie de la clientèle. J’ai donc un timbre vocal « radiophonique », « sexy », « relaxant », et pour vous dire franchement je m’en fous royalement.

Car ce qui m’importe ce n’est pas ma voix, c’est ce que je dis. Et, malgré le bienfait ou l’agréable de la forme – vocale en l’occurrence, j’attends des autres qu’ils s’intéressent davantage à ce que je dis. Le fond. La substance du propos, au lieu de l’habillage somme toute dérisoire. Les deux femmes ont paru choqué par ma réponse, elles croyaient bien faire. J’ai remercié l’autre pour sa gentillesse, je lui ai souhaitée une belle journée « relaxante », car contrairement aux deux précédemment citées elle n’était pas dans une situation confortable – pour dire, j’imaginais ce qu’était une journée de travail durant laquelle l’on devait accueillir une clientèle quelques fois gratuitement désobligeante, transférant sa frustration sur un individu qui n’en demandait pas tant, dirigeant comme client son manque de savoir-vivre qu’est l’absence de la politesse minimale et du respect minimum de soi et de l’autre contre cet être sensible nous servant ou à notre service. Nous balançons notre pourriture sur cette personne payée pour rendre des plus satisfaisantes notre expérience, et qui ne mérite pas d’être une espèce de poubelle. Souvent, je regarde les clients agir, traiter de la manière la plus inadmissible le préposé à leur service, et j’ai juste envie de leur mettre un bon coup de pied dans le cul. Vous savez ce bon coup de pied qui replace certaines choses, correcteur rectificateur, faisant mal et faisant du bien – et d’un certain point de vue très anal. J’ai souhaité à la demoiselle une journée sans imbéciles, sans rustres, sans personnages grossiers, une belle journée.

Si j’ai été un peu raide avec les deux autres, c’est parce que ce n’était pas la première fois qu’elles me faisaient la remarque, que cette dernière servait de commentaire sans intérêt après une présentation orale dont le fond m’avait gardé éveillé pendant de longues nuits. Je présentais un ouvrage issu d’une transpiration, et ce que l’on retenait était ma voix. Toutes les insomnies provoquées par cette présentation, toutes mes crises de nerf dans la préparation de ce travail, toute l’énergie mise dans ma recherche, balayées par « Ta voix est vraiment belle, très sexy ». J’avais envie de crever. Je sais, elles croyaient bien faire. Non pas le fait de me pousser au suicide, mais dire quelque chose de positif. Quelques fois, les bonnes intentions sont de véritables catastrophes, il est toujours important de tenir compte du contexte de la situation, de la disposition du récepteur, de la pertinence de l’action dite positive – car sinon celles-ci peuvent passer pour un besoin égoïste, un truc narcissique, nombriliste que l’on impose à autrui sous couvert du « vouloir bien faire ». Il est nécessaire aussi de savoir les placer, certaines bonnes intentions doivent clôturer une action et non l’ouvrir – comme une cerise sur le gâteau. L’apothéose.

Vous me direz « Tu es un peu trop à cheval sur certaines choses, faut peut-être juste prendre les trucs comme ils sont.. », etc. Et vous aurez raison, de votre perspective ça se tient très bien. De la mienne, c’est comme si j’étais une femme qui après une présentation s’entendait dire par une bande de mâles un peu archaïques qu’ils adoraient sa voix très sexy. J’imagine que cela serait proprement scandaleux. Si vous ne le pensez pas, je suis heureux pour vous que vous soyez restés coincés aux XIXe et XXe siècles.

Cette anecdote souligne toute la part prise par le dérisoire, le détail dérisoire, dans les relations humaines. Vous êtes un détail au lieu de l’essentiel ; vous êtes une apparence au lieu d’un fond, un contenant au lieu du contenu, le superficiel au de la substance, et à partir de cette connerie – puisqu’il faut la nommer ainsi – vous êtes soit une personne qui plaît, remarquable, « cool » ou « sexy », « hot » ou « famous », soit tout le contraire – ce qui signifie : rien du tout.

C’est notre époque. Ce sont les temps postmodernes. Vous n’êtes souvent remarqués que pour ce que vous avez de foncièrement insignifiants, ou vous vous faîtes remarquer par la part d’insignifiance qui constitue chaque être. Votre essentiel passe à la trappe, ce n’est pas ce que l’on veut voir, entendre. Pour être « Likeable » – puisqu’ il est là désormais le but ultime de toute existence humaine connectée à l’hypermodernisme – il est impératif d’être vu, et être vu implique de soigner son présentoir, de se réduire et d’accepter d’être réduit à un présentoir.

Lorsque je rencontre les gens, je m’évertue à passer outre ce présentoir, cet exhibitionnisme, cette image impeccable qu’ils ont construit de tous pièces pour être acceptable – et même les plus marginaux ou contre-culturels d’entre eux sont en quête de cette acceptabilité. J’essaie de les regarder au-delà des subterfuges, du marketing de soi, de l’illusion voire de l’illusoire. De les voir dans leur nudité. Celle qui n’est pas « sexy », normativement acceptable, mais qui est honnête et qui du fait de cet état permet de se rendre compte qu’ils sont beaucoup plus complexes que l’unidimensionnalité de leur scénarisation de soi – narration aussi linéaire que superficielle. Les gens ne veulent surtout pas montrer et être vus comme des complexités, peut-être parce que la complexité rebute dans notre réalité contemporaine, elle décourage ou fait peur ou simplement qu’elle exige de prendre le temps dans un monde de culture du zapping et de consommation fast food. Peut-être. Que sais-je.

Pourtant, les gens sont magnifiques quand ils sont nus. Leurs imperfections, leurs insuffisances, leurs excès, leur fragilité, leur image d’eux sur eux-mêmes, eux comme ils sont, eux dans ce qu’ils sont, sont une extraordinaire beauté. Une beauté singulière, impossible à copier, unique, irremplaçable. Seulement, de plus en plus, de nos jours, les gens ne le savent pas, le savent et ne l’assument pas, ne l’assument pas à cause sans doute du manque de confiance en eux, possiblement parce qu’ils ont honte d’eux, vraisemblablement parce qu’ils ont connu le rejet et la stigmatisation du fait d’avoir été eux, ont été condamnés à l’exil – ce mouroir – parce qu’un jour ils ont osé s’assumer. Peut-être parce qu’ils ont vécu la méchanceté, le sadisme, la bêtise. Et par crainte, à cause d’un certain traumatisme, ils ont fait d’eux la meilleure version de l’image fallacieuse de soi. D’espèce d’escroqueries personnifiées.

Les gens n’osent plus, cela fait trop mal, c’est invivable. Qui leur en voudrait. Et c’est aussi dommage que c’est triste. C’est aussi cela les temps postmodernes. Le factice comme protection de soi. Le dérisoire cultissimé. Le détail comme la meilleure part de soi vendable dans une société consumériste. En cette heure contemporaine, tout est désormais une question de prix, de valeurs convertibles en bénéfices matériels, de produit consommable et d’objet de consommation.

Quand je rencontre les gens, ce sont des produits consommables, des objets de consommation, ce n’est pas moi qui le décide, ce sont eux qui me l’imposent. Je suis moi-même un produit consommable et un objet de consommation. Souvent volontairement, quelques fois malgré moi. Je suis aussi une scénarisation de soi. Un récit pensé pour être consommable. Une mise en scène du dérisoire, une orchestration dans laquelle le détail prend une place prédominante.

Récemment, une jeune fille m’a dit des choses que je voulais entendre. Le jazz, le classique, l’art. Ce n’était pas un rencart, mais ce type de rencontre qui oscille généralement entre le jeu de séduction et la banale discussion. Ce qu’elle me disait n’était pas le fruit du hasard, elle avait fouillé mon profil personnel Facebook et était tombée sur les informations publiques que j’y avais laissées. Vous savez si vous parlez pour la première fois à une personne et que celle-ci dans la même phrase aligne trois éléments justes et précis de vos centres d’intérêt il est fort probable que cela ne soit pas un accident ou une coïncidence. Si l’on accepte le fait que vous n’êtes pas un numéro gagnant de la loterie dans le sens que les probabilités de tirer dès le premier essai le gros lot sont de l’ordre de l’impossible, alors un tel succès à la première tentative est suspect.

Elle était suspecte, et j’ai rapidement compris que sa présence devant moi n’était pas aussi le fruit du hasard, elle était là parce qu’elle avait une motivation précise. J’étais un objet de consommation et un produit consommable. J’ai fait « Wow ! C’est exactement ça ! Comment as-tu deviné ?! » La jeune fille fière d’elle a eu l’impression d’avoir marqué des points. J’ai souri.

J’ai souri parce que mon profil Facebook a été conçu pour offrir une certaine image de moi. Il n’y a rien de vraiment personnel, ce qui y est sert un récit. Comme tout objet de consommation et produit consommable postmoderne, rien chez moi n’est du hasard, je ne fais jamais rien pour rien. Le récit, le présentoir, y est bien maîtrisé ; pour dire en usant un lexique de marketeur l’emballage répond à une stratégie pensée en amont dans laquelle chaque détail est un signifiant voulu et encadré.

Ce que je présente, sur Facebook comme partout ailleurs dans les mondes dématérialisés de notre réel virtuel, comme dans la vie ordinaire, à l’instar de presque tout le monde, c’est essentiellement un « je » impersonnel à même de satisfaire cette curiosité intrinsèque à l’être postmoderne. Certaines fois, le sens de ce « je » est unidimensionnel, quelques fois cet exhibitionnisme du « je » est une ombre de Rorschach.

La jeune fille ne le savait pas. Elle ignorait qu’en me sortant les éléments de mon profil réseau social elle ne faisait que me rassurer sur l’efficacité de cette image bricolée, artificielle et faite d’artifices. L’efficacité de ce « je » factice. Illusion et illusoire. Elle s’y est arrêtée, c’est tout ce qui l’intéressait, elle était convaincue et convaincante, et j’en étais heureux. Les apparences étaient préservées, elle pouvait me consommer, ce qui n’était pas pour me déplaire.

Cette jeune fille et moi incarnons notre époque, nous sommes les symboles de notre temps. L’arrêt sur l’image fallacieuse de l’Autre, la construction de l’image fallacieuse de soi – ce n’est pas une nouveauté historique, c’est sans doute pour la première fois dans l’histoire que cette attitude atteigne de telles proportions, qu’il ne s’agisse plus d’échapper à une condition sociale ou de s’emmurer dans une condition sociale, l’étiquette est devenue un bunker dans l’idée d’une sécurisation de soi et par rapport aux Autres.

Umberto Eco dans ces Chroniques de la société liquide – reprenant le concept de « société liquide » proposé par Zygmunt Bauman pour identifier notre contemporanéité – considère notre époque comme une société dans laquelle « tout se dissout dans une sorte de liquidité » ce qui se manifeste par l’absence de grille de référence comme jadis, de nature évanescente et insaisissable des choses et des identités, de l’éphémère des objets qui ne répondent plus à un besoin de possession mais une « boulimie » de consommation – ce qui les rend de façon permanente obsolètes et les renouvellent à chaque fois. Pour lui, « cette orgie du désir » érigeant le « paraître comme valeur » accentue « l’individualisme effréné, où plus personne n’est le compagnon de route mais l’antagoniste de l’autre, dont il faut se méfier ».

Le « subjectivisme » est le propre de la société dite liquide, un « subjectivisme » qui par ailleurs n’offre aucune certitude à la fois de soi (puisque nous sommes des individualités non plus seulement temporaires en termes d’identités évolutives, mais de véritables nihilistes dès le départ, des disparus parce que nous sommes consommés, des crises de sens jamais résolus, des précarités dans une société « qui vit dans un continuel processus de précarisation ») et de l’Autre (qui est aussi ce « subjectivisme »). Dans cette société liquide qui marque la fin « des grandes narrations », l’étiquette est une tentative (peut-être désespérée) de s’écrire non pas à partir de son intériorité mais en partant de ce qui est en dehors de soi – c’est-à-dire en conformité avec ce qui pourrait être acceptable, désirable. L’étiquette est une écriture des Autres sur ce récit de soi, un méta-récit.

 

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Umberto Eco ne croyait pas que notre époque soit postmoderne – ce « terme « parapluie » sous lequel se regroupent, pas toujours de manière cohérente, nombre de phénomènes, de l’architecture à la philosophie en passant par la littérature ». Paradoxalement, il a peint dans ses Chroniques la postmodernité. Ce que Umberto Eco n’a pas dit mais en le disant quand même c’est que la postmodernité est une époque intercalée entre la modernité et ce quelque chose en devenir dont nous avons intuitivement conscience sans qu’elle ne réponde à un nom. La postmodernité n’est possiblement pas (sur le plan de l’individualité) qu’une « ère du vide »[1] comme le soulignait Gilles Lipovetsky ; c’est une transition qui voit une métamorphose de l’individualité dans laquelle le « vide » est une absence de linéarité identitaire, ce n’est pas que cette personnalisation à tout crin inhérente à l’hyperindividualisme avec un être schizoïde jaccardien s’emprisonnant dans sa tour sécurisée ou à double tour dans son soi bunkerisé, c’est sans doute l’être de la centration de soi et de la phobie de la solitude. L’être souhaitant être consommé et consommant les Autres, la définition même de l’identité réseau social.

L’être d’incohérences, d’antagonismes, foncièrement tribal dans le sens le plus apartheid du terme tout en étant convaincu d’ouverture hors de soi. Bref, la postmodernité est ce tumulte des sens, cette espèce d’anarchie de soi, cette illisibilité du « Je » irréductible puisqu’éclaté, étiquetté et dissout.

Le « Je » postmoderne est une page griffonnée, raturée, déchirée, remplacée, une mosaïque, un collage, un hologramme en même temps un cyborg de chair et de sang.

La modernité avec ses modèles d’ordre, ses « grandes narrations », est morte. Nous sommes au crépuscule d’un monde, dans la nuit d’un monde, à l’aube d’un monde. Les générations postérieures pourront trouver un nom à notre époque, peut-être garderont-elles le terme de « postmodernité », peut-être trouveront-elles une désignation plus appropriée par rapport à leur propre réalité. Que sais-je.

Ce qui me paraît indubitable est que nous sommes des images dans une société d’images. Brutes, scénarisées, manipulées, manipulables, illusoires, mensongères, vraisemblables, entre guillemets, nous sommes la plupart du temps faussement authentiques comme un nu pornographique, aussi désirables qu’un nu érotique – une pose pour le cliché instagrammable. Nous sommes des prestidigitateurs. Plus ou moins talentueux. Des fumisteries publiques plus ou moins assumées. Ce n’est pas condamnable, c’est notre norme. New normal.

La vérité n’existant pas, la vérité des gens est un individu aux mille et un visages. On n’en fait jamais le tour, et il est impossible de tous les connaître. La vérité des gens est sans étiquette, elle est dans leur quotidienneté dans laquelle nous sommes tous des comédiens sans pouvoir l’être tout le temps et qu’à un moment nous lâchons prise comme on baisse la garde ou que l’on montre sans le vouloir ce « soi » aussi nu qu’un nouveau-né. C’est à ce moment sans doute, cet instant fugace, quelques fois imperceptible, que nous cessons d’être des produits consommables et des objets de consommation pour être cette authenticité donnant toute sa valeur à notre unicité.

En même temps, être de cette authenticité n’est pas notre priorité, ne saurait être concevable dans un monde hobbesien de loups bipèdes, de cannibalisme, de présomption de culpabilité bien plus que d’ « humaineté ». Aussi comme le dirait la jeune fille, c’est une question de jeu. Jeu de la séduction, jeu d’égos, jeu narcissique, jeu d’ombres. Nous sommes des joueurs, à la fois les doigts déplaçant les pions sur l’échiquier et les pions sur l’échiquier, avec pour but cet échec et mât puéril qui nous fait tant de bien. Ephémère, jouissif, plaisant. Que sais-je. Peut-être est-ce cela en fin de compte résumé les relations humaines postmodernes. Le jeu. La fuite de l’ennui, le besoin de relever les défis aussi insignifiants qu’inexistants. Exciter et être exciter, c’est peut-être cela une autre définition de nos identités temporaires. Du vivant. Dans une société qui fait de la pulsion un peu libidinale le pic attendu sur l’encéphalogramme, le pic du vivant sur un encéphalogramme plat. La disparition et la résurrection.

Cette jeune fille m’a plu. Elle me consommait et m’invitait à jouer – donc à la consommer. Prédatrice et proie sacrificielle. Prédateur et proie sacrificielle. Nous avons joué, et en quelque sorte consommés. Elle m’a plu, aussi parce qu’au fond elle me demandait sans le formuler d’aller au-delà du présentoir, de faire tomber son masque et d’essayer de la voir. Je l’ai vue. Et je lui ai donnée la chance de rester véritablement nue, elle ne l’a pas saisie ou n’a pas voulu la saisir. Elle est restée dans la scénarisation, dans l’objet de consommation et le produit consommable – la même image fallacieuse de soi qui est si lassante, si ennuyeuse, si convenue, si creuse. J’ai joué, un temps, puis je suis passé à autre chose, ce qui est dommage autant que triste. Mais c’est l’époque qui veut ça. Que voulez-vous.

Cette rencontre n’est pas simplement anecdotique, elle est notre époque. Le jeu qui cache mal le besoin d’être vu et la crainte d’être vu. Le besoin que les Autres se donnent la peine d’aller au-delà du présentoir – besoin inavoué et inavouable. La crainte d’être vu, et de ce fait vraisemblablement exclu, abandonné, isolé, mis ailleurs et loin, pour une multitude de raisons qui ne sont pas nécessairement les bonnes encore moins les plus pertinentes. Nous sommes des êtres tiraillés, et cette souffrance – que l’on essaie de taire d’ignorer ou inaudible parce que l’on la bâillonne – est faussement calmée par l’étiquette que l’on colle sur soi. Une étiquette comme un placebo. Je crois que de toute l’histoire de l’humanité jamais comme aujourd’hui nous avons exprimé aussi fortement notre fragilité et notre sensibilité. Notre souffrance narcissique, notre « vide », notre besoin d’être sécurisés tant sur ce que nous sommes que sur le fait de pouvoir l’être sans être rejetés. Même la haine contemporaine que l’on entend partout est un cri qui exprime le besoin d’être vu et accepté, accepté comme respecté considéré – pour dire être aimé. Le succès du bouton « Like » en dit long sur ce besoin d’amour, bien plus que de plaire.

Les gens veulent être vus. Pas seulement comme une histoire science-fictionnelle ou un récit fictionnel, mais comme une histoire vraie avec toute sa part d’ombres et de lumière, et sans que nécessairement cela demande une récompense oscarisée ou une reconnaissance primée, applaudie, triomphante. Seulement une histoire vraie partagée, que l’on comprenne et respecte, que l’on accepte et apprécie. Les gens veulent que l’on voie et lise leur véritable histoire. Ils n’en ont pas cure, même s’ils le prétendent. Ils souhaitent ou espèrent que quelqu’un quelque part ne s’arrêtera pas à cette image fallacieuse, et qu’il plongera en eux. Qu’il les verra. L’être postmoderne est en quête de ce regard qui ira au-delà du présentoir, qui acceptera de l’accueillir dans sa fragilité, qui verra ses balafres invisibles qui sont autant de blessures non cicatrisées, et qui l’aimera l’appréciera avec. Et c’est souvent trop nous demander. Nous, vous et moi, et les Autres.

Nous, vous et moi, et les Autres, sommes des juges impitoyables. Nous sommes des agressés qui en réponse devenons des agresseurs, des victimes en bourreaux, nous passons le temps à nous identifier à nos agresseurs et à vouloir faire ressentir à l’Autre toute notre douleur.

Dans mon propos liminaire, je parlais de ma voix, je disais à quel point s’y arrêter m’horripilait. Je suis autre chose qu’une voix. Je suis autre chose qu’une écriture. Je suis autre chose que du jazz, du classique, etc. Et comme tous les êtres postmodernes, je souhaite être vu. Non pas dans le sens d’être vu c’est-à-dire que l’on reconnaisse mon visage comme le dirait Umberto Eco dans ses Chroniques de la société liquide, mais que l’on s’attarde sur ce clair-obscur qui me compose et qui fait de moi l’être autant singulier que commun. Cesser d’être un produit consommable et un objet de consommation. Je souhaite comme cette jeune fille que l’on regarde à travers le masque, parce que c’est seulement à partir de ce moment que je cesse d’être une idée de ma personne pour être ma personne.  

 

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[1]  « Cela étant, dans la vie quotidienne, le mode de vie, la sexualité, l’individualisme jusqu’à une date récente s’est trouvé barré dans son expansion par des armatures idéologiques dures, des institutions, des mœurs encore traditionnelles ou disciplinaires-autoritaires. C’est cette ultime frontière qui s’effondre sous nos yeux à une vitesse prodigieuse. Le procès de personnalisation impulsé par l’accélération des techniques, par le management, par la consommation de masse, par les média, par les développements de l’idéologie individualiste, par le psychologisme, porte à son point culminant le règne de l’individu, fait sauter les dernières barrières » – Lipovetsky, p. 35-36.

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