Mr Robot

Bande sonore : Novembre – Odezenne.

Hier, il était presque cinq heures du matin, assis dans un McDo, devant un grand café corsé avec deux sucres sans lait ni crème (surtout pas), Mr Robot m’a demandé ce que je lisais. Je lisais un livre de droit. Un volumineux bouquin sur la jurisprudence de la Cour suprême canadienne. Recueil des arrêts de la Cour de nos dieux suprêmes. J’étais plongé dans l’affaire R. c. Latimer. Une affaire de meurtre par compassion.

C’est l’histoire d’un père qui a tué sa fille. Cette dernière souffrait d’une paralysie grave du cerveau. La fille était quadriplégique, immobile, avec une capacité mentale d’un bébé de quatre mois. Elle ne pouvait communiquer que par les expressions du visage, par les rires et les pleurs. Elle subissait quotidiennement environ six crises d’épilepsie et en souffrait énormément. La fille était âgée de douze ans. Ses parents avaient écarté l’option de la nourrir à l’aide d’une sonde positionnée dans son estomac, ce qui aurait pu rendre possible l’administration d’analgésiques plus efficaces, donc de relativement soulager sa douleur. Elle était nourrie à la cuillère et son manque d’éléments nutritifs lui faisait perdre du poids. En apprenant que les médecins souhaitaient faire subir à leur fille une intervention chirurgicale supplémentaire, les parents ont refusé, ils la percevaient comme une mutilation. Le père a pris la décision de la tuer. Sa fille. 

Une camionnette remplie de monoxyde de carbone, sa fille à l’intérieur. Sa fille a dormi. Elle ne s’est jamais réveillée. Son père a d’abord soutenu qu’elle était morte dans son sommeil, mais plus tard qu’elle était morte dans la camionnette, qu’il l’avait tuée. Le père est reconnu coupable de meurtre. Normalement, parce que la loi l’y obligeait, le juge du procès aurait dû le condamner à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant dix ans parce que c’était la peine minimale obligatoire.

En clair, dans ce cas, le code criminel impose une peine de prison sur laquelle le juge ne peut transiger si l’accusé est reconnu coupable. Il doit le condamner à cette peine. Une peine de prison à vie reste une peine de prison à vie, condamné à la perpétuité comme il convient de le dire en utilisant une terminologie juridique adéquate. Seulement, dans certains cas, selon certaines législations, le condamné ne reste pas en prison toute sa vie, après un certain nombre d’années il peut demander à être libéré, il est admissible à une seconde chance, d’un certain point de vue. Ce qui n’est pas toujours accepté par tout le monde, d’une autre point de vue. Et cela se comprend tout à fait bien. 

Pour ce faire, pour être admissible à la libération conditionnelle, il doit remplir des conditions qui sont souvent strictes ou sévères et se soumettre tout le reste de sa peine à de strictes et sévères conditions de libération, sous peine de retourner en prison. Son cas est évalué généralement par un comité souvent composé d’experts indépendants (dans certains pays, il y a des psy’, des membres de l’administration publique, anciens juges, etc., et souvent la famille de la victime est conviée à donner son opinion sur la demande de libération conditionnelle). Pour dire, une libération conditionnelle n’est pas évidente à obtenir. Ce n’est pas automatique. Le comité d’évaluation s’assure généralement en priorité deux choses : que le demandeur ne représente pas un danger pour la société, et qu’il a non seulement la volonté mais aussi les capacités de s’insérer dans la vie sociale. Entre autres choses.

Ainsi, après avoir purgé dix ans en prison, M. Latimer aurait pu prétendre à cette libération conditionnelle, en faire la demande. Sauf que le juge du procès, sur la demande d’un jury compatissant, a décidé de ne pas respecter l’obligation d’appliquer la peine minimale obligatoire. Il a décidé de condamner l’accusé à une peine à vie mais en réduisant la possibilité pour lui d’être libéré sous conditions de dix ans à un an. Les raisons motivant la décision du juge était en considérant les circonstances de l’affaire, l’accusé comme personnalité, et un certain nombres de paramètres comme les motivations de l’accusé, la réalité de sa fille, une peine obligatoire minimale comme prévue par le code criminel constituait pour l’accusé une peine cruelle et inusité. Ce qui était contraire à la Charte canadienne des droits et libertés.

Le procureur de la Couronne – qui ne porte bien entendu pas de couronne mais qui a une couronne invisible, celle de la reine d’angleterre, puisque le chef d’état canadien, le canada est une monarchie constitutionnelle – insatisfait de cette décision a porté l’affaire en appel, comme le formulerait les juristes : il a interjeté appel. La cour d’appel contrairement à ce que l’on voit dans les films ou les séries judiciaires ne refait pas le procès. Ce n’est pas un second procès en cour d’appel. Quand on interjette appel (d’une décision de justice) c’est pour demander à cette cour de se pencher sur la décision prise par le juge du procès. La cour d’appel peut « casser » la décision du juge en trouvant que ce dernier a « erré » (en droit). Une errance comme une façon de dire « Cher juge, vous vous êtes égaré – complètement, ça ne marche juste pas votre affaire ». Errer, c’est être totalement à côté de la plaque. Et les juges n’aiment pas beaucoup que l’on trouve qu’ils ont erré. On les comprend. Ce sont des êtres humains.

La cour d’appel a confirmé le verdict de culpabilité et cassé la réduction de peine du juge. M. Latimer devait purger la peine imposée par le code criminel. L’avocat de M. Latimer à son tour insatisfait a demandé à la Cour suprême de plaider sa cause devant les dieux. L’avocat de M. Latimer a invoqué deux arguments. Le premier, c’est que le juge de procès avait soustrait à l’appréciation du jury le moyen de défense fondé sur la nécessité, ce qui portait atteinte aux droits de l’accusé à un procès équitable comme le garantit la constitution. Donc, que la décision de culpabilité était inconstitutionnelle. Le second argument est que la peine minimale imposée par le code criminel était exagérément disproportionnée en l’espèce et constituait ainsi une peine cruelle et inusité au sens de l’article douze de la Charte canadienne. Donc, la peine imposée par le code criminel était inconstitutionnelle. La Cour a rejeté les deux arguments. Et confirmée la décision de la cour d’appel. M. Latimer était coupable et ferait la peine de prison imposée par la loi.

Vous vous demandez sans doute c’est quoi le moyen de défense fondée sur la nécessité. En fait, il s’agit de dire que l’accusé a tué ou causé la mort d’une personne parce qu’il y avait un danger imminent, qu’il n’y avait pas de solution raisonnable et légale que d’agir de la sorte (tuer), qu’il y avait une proportionnalité entre le mal infligé et le mal évité. Sur ce dernier point, la Cour a dit que M. Latimer avait infligé à sa fille un mal démesurément plus grave que la douleur qui résultait de l’intervention chirurgicale : « Tuer quelqu’un – dans le but de mettre fin à la douleur produite par un état de santé physique ou mental qui peut être traité par des soins médicaux – n’est pas une réaction proportionnée au mal que constitue une douleur qui ne met pas la vie en danger et qui résulte de cet état de santé ».

C’est à cet instant de ma lecture de ce jugement datant d’il y a dix-huit ans que Mr Robot a fait son entrée sur scène. « What do you read sir ? » Mr Robot est sans sous-titre en français. A Paris, il aurait, indéniablement, de nos jours, un succès fou. J’ai refermé le bouquin. « Oh nothing » , traduit de l’allemand. « Are you a lawyer ? » Mr Robot a le sens de la déduction, il faut le reconnaître.

A cinq heures du matin, dans un McDo situé à zéro du palais de justice de Montréal, en plein froid polaire, un individu lisant un livre dont la première de couverture d’une couleur moche épouvantable hurle en très gros caractères : Cour suprême du canada / Supreme court of canada. En plus, l’individu n’a pas l’air malgré la teinte de sa peau d’être un dealer en attente de procès ou un repris de justice. Donc, en toute logique, c’est un avocat. Un avocat de dealer et de repris de justice.

 

giphy (1)

 

« No »

Mr Robot a erré dans sa décision.

« Do you need a lawyer ? » Il me regarde et évalue le truc en face de lui, se demande sur quoi il est bien tombé, dans sa tête je vois toutes sortes de scénarios se mettre en place, il finit par éclater de rire. « Nooo… Not today… » Et là c’est moi qui m’imagine toutes les histoires de serial killers entendues, les films gore, le sang qui gicle partout, les boyaux dehors, les tortures sadiques, goinfrerie de chair humaine, je m’imagine mes orteils arrachés dans un coin de rue obscure par un Mr Robot en pleine jouissance sadienne, des aiguilles enfoncées dans mes yeux, des rats vivants et très affamés bouffant mon ventre et dévorant mes entrailles, et mon corps dispersé au quatre coins de la ville comme un jeu de piste pour des profilers s’ennuyant ferme durant ces longues journées montréalaises où il ne se passe jamais rien sauf des passants tombant sur leur cul à cause du verglas sur le trottoir.

Cette dernière image, des passants baisant du cul le trottoir, faisant des « Oooh shiiit ! » en tombant au ralenti (genre The Matrix), des passants marchant en slow motion dans des rues-patinoires, des passants dansant la rumba ou la salsa (pas de la marque de sauce, voyons, franchement) pour ne pas voir leur cul baiser le trottoir, des passants héros de guerre après avoir survécu au trottoir montréalais de cet hiver typiquement québécois, beaucoup tomberont donc sur le champs de bataille, trudeau débarquera avec ses plus belles larmes très photogéniques et qui passent si bien à la télé, il déposera une gerbe de fleurs et la quasi-totalité des rues seront rebaptisées « Rue Courage », cette dernière image déclenche l’hilarité généralisée à toutes mes lèvres. Mr Robot valide, il tient le bon scénario.

Il m’explique qu’il a un problème. Il tente de « Reboot the system », le corps social, la société, parce que, essentiellement, il « Fuck the bourgeoisie », « Fuck society« . La société est quadriplégique, toutes les revolutions en interventions chirurgicales n’ont pas amélioré son état. Progrès comme mutilation, progrès après progrès. Crises quotidiennes d’épilepsie pour un corps social à bout de souffle et plus capable d’encaisser encore et encore des anal-gésiques. Corps social frappé d’une paralysie grave du cerveau. Société dont l’âge mental est resté bloqué à quatre mois, ne s’exprimant plus désormais qu’à travers des visages emojis, des rires et des pleurs. Reboot the system, un acte de compassion. 

Il me demande ce qu’il conviendrait de faire : « A hard reboot or a cold boot ? » Je lui réponds que cela dépend s’il s’agit d’une simple réinitialisation ou d’un vrai nettoyage à fond du « system ». Il me demande si cela a la moindre importance puisque de toutes les façons le ménage doit être fait. J’ai pensé à Elliot, mon pote Elliot Alderson, travaillant chez Evil Corp.

Elliot est ingénieur informatique, dieu vivant parmi les cafards, qui a pour hobby l’hacking des ordinateurs (et autres) de presque tout le monde, juste pour voir la crasse de nos âmes. Dernièrement, il m’a raconté comment en pleine séance avec sa psy’ il lui a demandée : « Dites-moi docteur, qu’est-ce que vous aimez tant dans la sodomie ? » Il l’avait hackée. Sa thérapeute paraît-il a quand même décidé de poursuivre avec lui.

Elliot, vous n’imaginez même pas quels exploits il a réalisé dans sa vie. Le mec a provoqué une apocalypse en 2008, la crise financière c’était lui. Trump, lui aussi. Le brexit, UdeM idem. Avant ça, il y a eu taylor swift, c’est lui le responsable de ses paroles d’ados douze treize ans, il a piraté son logiciel de texte, bidouillé les notes de musique, etc. Il y a aussi eu miley cyrus, l’espèce de couille pendante sur laquelle elle se balance dans wrecking ball, c’est la sienne, il a piraté le logiciel de traitement d’image de miley-langue-blanchâtre-après-un-cum-in-my-mouth. Récemment, on peut admirer ses récents exploits chez post(-it) malone, trav(est)i scott, a-rien-a grande, bref les dix plus grosses ventes du billboard de ce début de mois de février. Elliot, je vous l’ai dit un héros, dieu parmi les cafards.

 

giphy

 

Je me suis demandé ce qu’il aurait dit. La question est-elle pertinente : a hard reboot, comme un rasage intégral du pubis ; ou a cold boot, comme une chute sur le trottoir-patinoire ? Eliott aurait dit : « Lorsque tu supprimes un truc, tu choisies de le détruire. De ne plus jamais le revoir ». Je demande à Mr Robot : « Do you want to see human beings again ? » Il n’hésite pas une seconde : « Hell fucking NO ! »

« Ok »

« Ok ??? »

« Don’t reboot the system »

« Hahahaha, no ?? »

« Yep ».

[silence]

« So.. That’s all, don’t reboot the system ??? What’s the fuck is wrong with you bro ! »

« Fous le système aux vidanges, sors les vidanges, et mets-y le feu », traduit de l’allemand.

 

source

 

Mr Robot a fait la connerie de me prendre au sérieux.

Ce matin, il attendait son procès au palais de justice. Son avocat n’a pas mon teint de peau et il est réputé d’être l’avocat des dealers des heil hitler angels, donc aussi des repris de justice – des politiciens et autres.

Mr Robot risque la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle. Il compte invoquer le moyen de défense fondé sur la nécessité. Je doute que cela tienne la route, le jury est composé de cyborgs et le juge est un logiciel – avec un algorithme sans cœur ni âme. Parait que l’innovation affecte désormais la cour d’appel et la Cour. Mr Robot est foutu.

Reboot the system face à des systèmes informatiques est un crime du code criminel contemporain que ces derniers ne pardonnent pas, zéro compassion. La compassion n’est pas dans le code génétique informatique. Dura lex, sed latex, le fouet judiciaire de la fuck society ne sera pas pour lui une séance sadomasochiste.

Même Elliot ne peut rien pour lui. Il est coincé chez sa psy’ décoincée. Il hacke son anus.  

Bande sonore : Hack my ass babyRami Malek, feat. Darlene Alderson.

 

unleash-the-beast

 

THERAPIST: And we need to work on your anger issues, Elliot. You’re angry at everyone, at society.

ELLIOTT: Fuck society.

THERAPIST: I know you have a lot to be angry about, but keeping it to yourself and staying quiet like you’re doing it’s not going to help you. There’s pain underneath. That’s where our work needs to go. What is it about society that disappoints you so much?

ELLIOTT: Oh, I don’t know. Is it that we collectively thought Steve Jobs was a great man, even when we knew he made billions off the backs of children? Or maybe it’s that it feels like all our heroes are counterfeit. The world itself is just one big hoax, spamming each other with our running commentary of bullshit masquerading as insight, our social media faking intimacy. Or is it that we voted for this? Not with our rigged elections, but with our things, our property, our money. I’m not saying anything new. We all know why we do this, not because Hunger Games books makes us happy but because we wanna be sedated, because it’s painful not to pretend, because we’re cowards. Fuck society.

 

 

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