Les apparences ne sont pas trompeuses

by dave
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« Les apparences sont souvent trompeuses : Il faut se méfier des premières impressions. En effet notre premier jugement, sur l’apparence des choses, peut s’avérer totalement erroné. »

 

Il faut se fier aux apparences, elles ne sont pas trompeuses. Elles laissent passer la lumière et à travers elles on voit les choses de façon quelques fois très distinctive, elles ont cette qualité qui exprime non pas la vérité mais cette limpidité des choses qui n’offre pas seulement un sens superficiel – et cela bien malgré elles.

Les apparences sont ainsi transparence, elles dévoilent plus qu’elles ne voilent, il suffit de simplement bien observer l’immédiate vérité qu’elles présentent, vérité de sens, de sens de la personne, de sens de la chose, et souvent de façon brute brutale sans filtre directe, tout cela quelques fois ou très souvent très involontairement très inconsciemment. Le masque, l’habit, l’affichage, met à nu le personnage, le moine, l’image. La vérité n’est pas ailleurs.  Il y a là du ou des sens de la personne, une certaine idée de la personne. Une vérité d’elle-même. 

 

« Ce qui compte est ce qui apparaît, et ce qui apparaît est tributaire de la singularité de chaque point de vue […] »

– Rosset, Clément. « Les Sophistes », L’anti-nature. Éléments pour une philosophie tragique, sous la direction de Rosset Clément. Presses Universitaires de France, 2011, pp. 147-152.

 

Beaucoup de l’essentiel est dans l’apparence. L’apparence entendue comme cette réalité manipulée ou cette artificialité réelle, présentée à la vue de tous, est ancrée dans le phénomène qu’est toute personne, en ce sens le phénomène est la chose apparente, la chose en soi, l’être, la substance.

Le chimérique est le réel. La fantasmagorie dans son spectacle de soi est cette vérité de soi mise en scène qui dans ses illusions affichées et revendiquées n’a rien d’irréel, l’imaginaire de l’apparence sous ses allures fictionnelles et dans ses récits science-fictionnels est loin d’être fictif – il est substantiellement l’authentique réel de soi, sans toujours le vouloir.

Il n’y a pas de mensonge dans les apparences, il n’y a que vérité. Vérité de sens. Une vérité d’une certaine idée de soi. 

 

« Ce ne sont pas les apparences qui sont trompeuses, mais les attentes que l’on a. »

Les apparences disent la façon avec laquelle on a construit son présentoir, façon qui elle indique ou donne des indications à la fois sur comment on réfléchit pense voit se voit (la sensibilité, le rationnel) et sur le pourquoi on se présente de la sorte (il y a là des éléments intéressants d’observation sur les raisons motivations des choix de telles apparences ou d’une telle apparence).

Dans l’apparence, dans les apparences, il y a des indices de qui et de ce que l’on est réellement, et ces indices que l’on ne veut pas toujours dévoiler conduisent à notre vérité de soi.

Se montrer, sous couvert d’apparence(s), est une manière de se mettre à poil, nu couvert, que l’on le veuille ou non.

Cette mise à nu malgré l’espèce de contrôle que l’on veut y exercer (le contrôle sur les sens et les significations de l’image de soi) exprime en fait l’absence de contrôle sur certains aspects de cet inconscient insaisissable qui est cette espèce d’ombre dont on ne saurait se débarrasser, l’inconscient nous ôte le total et absolu contrôle de l’image de soi, et cette image de soi est dans cet ordre une trahison.

L’image trahit, les apparences sont la trahison des images. L’essentiel est ainsi dans l’image, les images, l’affichage, le moine, le personnage. La représentation de soi. Il suffit en effet d’y prêter plus d’attention.

 

« Les eaux calmes sont les plus profondes.
L’habit ne fait pas le moine.
Ne jugez pas le grain de poivre d’après sa petite taille, goûtez-le et vous sentirez comme il pique.
On ne connaît pas le vin à l’étiquette, ni l’homme à l’habit. »

 

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Même dans les sortes de bals masqués qu’est notre quotidienneté, il n’y a pas plus vrai en sens que les artifices – les rôles, les faces, les costumes (d’autres) que l’on met sur soi (« Une veste ne cache qu’un peu de ce qu’on voit« ), les tours de prestidigitation que l’on fait, les scénarios que l’on a écrits et les textes de soi que l’on fait lire aux autres, les couleurs que l’on choisit les exhibitionnismes et les discrétions – parce qu’ils montrent d’abord ce que l’on veut présenter (que l’on croit maîtriser) et ensuite ce que l’on ne veut pas présenter : l’explicite a pour sous-titre l’implicite, le dit est sous-titré de non-dit, le visible montre l’invisible.

Les masques des bals masqués de la quotidienneté racontent une histoire beaucoup plus riche du récit de soi non-publicisé. Une histoire faite de logique dans le choix des éléments présentés (des masques portés), dans la structure et l’agencement des aspects du soi présenté, une logique de l’habillage (du packaging), etc.

Les masques et les costumes dans les bals masqués de la quotidienneté montrent comme ils trahissent la sensibilité dans le choix de tels éléments offerts au regard extérieur. Montrent la sensibilité revendiquée et trahissent la sensibilité qui n’est pas toujours aussi ostentatoirement affichée.

Le masque dit une logique, une sensibilité, il n’est pas choisi au hasard, il n’est pas le fruit du hasard, consciemment ou inconsciemment. Le costume aussi. Ainsi, dans ces bals masqués, les personnages sont plus vrais que nature. Indéniablement. Comment on cache ou que l’on se cache est déjà une vérité de soi, un sens de soi. Indéniablement. 

Dans les apparences, il y a des détails négligés, des implicites autant comme des discrétions ou des sous-entendus que des inavoués et inavouables. Il y a des manières de marcher, de se tenir, de ne pas marcher, de ne pas se tenir, qui traduisent une conception de soi voire une revendication de soi. Il y a ce sens de soi dans l’intonation (l’espèce de musicalité de notre expression) et dans les rythmes de nos expressions, dans le phrasé et le vocabulaire, dans le regard, sur les lèvres, dans la respiration, sur les mains, dans les manières de s’asseoir et d’être debout, de rire, etc.

On peut travailler, scénariser, être vigilant, l’apparence comme un irréel – essayer de faire illusion, mais ce travail cette scénarisation cette vigilance même est le sens artificiel  le sens superficiel qui dévoile découvre met à nu cet autre sens substantiel, à un moment ou à un autre, dans un rien, dans un détail. Cet irréel tombe comme un masque, et on est à poil. Souvent sans s’en rendre compte. Personne n’y échappe. 

 

« Mais si on voit comment on cache, la question semble plus délicate de savoir comment on montre. »

– Wajcman, Gérard. « L’image et la vérité », Savoirs et clinique, vol. no3, no. 2, 2003, pp. 57-71.

 

Les apparences produisent des perceptions. En soi, les perceptions sont des représentations qui sont construites pour donner sens et faire sens, les perceptions sont ainsi quelques fois l’une des premières portes d’accès au sens de l’autre, une porte qui en ouvre d’autres.

Personne ne peut contrôler les perceptions qu’ont les autres d’elle, car ces perceptions sont le résultat d’une interprétation de sa personne dans un cadre symbolique qui n’est pas le sien – qui est celui des autres.

Et ces perceptions mobilisent toute une analyse de sens et de significations qui peuvent partir du détail insignifiant à une attitude beaucoup plus significative (ou un fait beaucoup plus significatif). En ce sens, ces perceptions ne sont pas le produit de rien – ex nihilo – elles sont ancrées dans un réel. Ce réel est celui de l’apparence ou des apparences de la personne, ces perceptions disent aussi ou trahissent aussi le réel de l’œil qui regarde ou tente de voir.

Les perceptions mettent de la sorte à nu l’œil qui regarde ou qui tente de voir. Il y a une nudité de sens de soi de l’œil observateur dans la perception de l’autre. Les perceptions qu’il a de l’autre le dévoilent lui aussi, parce qu’elles publicisent son cadre symbolique, les sens et les significations dans son intériorité, disent à partir de quoi il voit regarde observe – et donc offrent un sens de lui à la personne qu’il observe, voit. 

Le réel perçu de la personne n’est pas toujours le récit ou le présentoir comme elle l’a conçu ou voulu le concevoir, ce réel possédant des sens et des significations qui échappent à son contrôle sans qu’ils ne la dénaturent. Au contraire, les perceptions comme sens et significations montrent les composantes de la complexité de la personne regardée – observée ou vue, elles disent une certaine idée de sa personne.

La fausseté des perceptions n’est qu’une façon de parler de ce qui est étranger au sens de soi que l’on se donne, seulement le sens de soi que l’on se donne est aussi dans la projection de l’image de soi, et cette projection peut sans le vouloir construire une perception dans laquelle on ne se reconnaît pas sans que cela ne signifie qu’elle soit totalement ou vraiment fausse, simplement on l’ignore peut-être ou on n’en a pas conscience. Il n’y a pas de perceptions vraiment fausses, erronées, les perceptions ne sont que des sens et significations fractionnés incomplètes d’une mosaïque beaucoup plus riche en sens et en significations. 

La perception qui fausse l’image que l’on se fait de soi, qui déforme une telle image, qui la caricature peut-être, qui la sublime peut-être, est ce sens de soi hors de tout contrôle, étranger mais si proche, inconnu mais pas tant que ça, car l’œil qui regarde n’invente pas ce sens il décode à partir de son propre cadre symbolique ce qui lui semble très réel, tangible. Les perceptions sont révélatrices de soi, des pans de soi, d’autres sens de soi, de ce qu’il y a sans le vouloir peut-être dans l’image de soi projetée. Les perceptions dévoilent la personne à elle-même. Il y a là une opportunité d’approfondir sa compréhension de soi.

La perception se construit à partir de l’apparence. L’œil qui regarde et la personne regardée ou vue comme sens de soi y sont des réels d’une certaine limpidité. La perception est une porte ouverte dans la découverte de soi et de l’autre, découverte qui implique nécessairement de valider de se valider d’amender de s’amender, de déconstruire de se déconstruire, et recommencer toujours.  

 

« L’idée que nous avons de nous-mêmes s’est tissée à partir des concepts que les autres se sont faits de nous »

 

L’apparence est donc une idée de soi. Et une telle idée n’est pas fausse en soi, elle peut être ou est incomplète. Cette idée ce sont des points de suspension qui succèdent aux points d’interrogation.

L’habit du moine est une perception qui échappe au moine, l’affichage publicitaire (de soi) est une perception qui échappe au stratège ou au marketing de soi, la théâtralité du personnage est un jeu qui construit une perception de l’acteur (ou de l’actrice) sans qu’il ne puisse toujours savoir quel aspect de son jeu la dévoiler d’une certaine façon ou de cette façon – mais aussi le jeu d’acteur (ou d’actrice) est quelque chose de singulier à chaque personne, tout le monde ne joue pas de la même manière, il y a donc déjà dans la théâtralité de soi beaucoup de ce que l’on a de singulier, c’est ainsi que le personnage trahit la personne.

Cette idée du moine faite à partir de son habit, cette idée de l’affiche publicitaire faite à partir d’une image(de soi), cette idée du personnage faite à partir du jeu de l’acteur (ou de l’actrice), n’est pas une chimère, c’est un réel qui dit dans un sens le moine, l’image, le personnage. Une certaine idée de la personne est ainsi dans l’apparence, les apparences.

Les apparences, l’apparence, ne dissimule guère ce que l’on est ou qui l’on est, elle(s) l’expose(nt) ; la vérité sur soi est offerte aux autres sans que cela ne soit intentionnelle, les apparences laissent passer la lumière, elles sont définitivement transparence. Chacun est apparence et apparent, illusoire et d’une certaine clarté. Les subterfuges trahissent ce que l’on ne veut pas montrer, les artifices exposent ce que l’on veut cacher, les habillages montrent la nudité, le verbe exprime le non-dit, la pensée indique le rationnel, les abstentions sont des actions qui produisent un sens et montrent ce que l’on ne veut pas manifester clairement, les dissimulations racontent ce que l’on veut mettre au loin masquer voiler, les silences construisent et transmettent des significations, etc.

 

« Il est donc nécessaire d’envisager le vêtement comme une métaphore vive […] Le vêtement, semblable en cela à la parole poétique, accroît le réel d’une diversité supplémentaire […] « L’apparure » a pour sous-titre « faire un poème de soi »  »

– Rogues, Jean-Paul. « L’apparence est sacrée. Le concept d’« apparure » chez Henri Raynal », Revue du MAUSS, vol. 46, no. 2, 2015, pp. 347-361.

 

Ce que l’on laisse découvrir et ce que l’on assume dit ce que l’on ne laisse pas découvrir et ce que l’on n’assume pas, les apparences font l’effet inverse de ce que l’on voudrait, on ne dit pas et pourtant l’on dit quand même, on ne veut pas que l’on sache et pourtant ce que l’on ne veut pas que l’on sache se voit s’entend et se lit.

Toute personne est dans l’apparence, tout un chacun est dans ses apparences, le « Je » d’illusion est une vérité nue parce qu’il indique ce qui est accepté par le sujet dans sa présentation de soi, ce qui est affirmé haut et fort, et donc tout ce qui ne l’est pas.

Le « Je » – présentoir est un masque, un habit, un affichage, qui est le sujet comme un autre et c’est là qu’il cesse d’être trompeur (parce que l’on sait dejà qu’il est un autre, et donc qu’il est là et ailleurs – sa nature même, à partir de là on ne saurait se tromper sur lui et il ne saurait nous tromper, le plus important étant de se demander : qu’est-ce que ce « Je » signifie en tant que sens singulier?).

Les apparences ne sont pas trompeuses, il n’y a pas plus vraies. Et leurs vérités n’étant pas immuables, mais évolutives, puisqu’elles ne sont que des sens du moment; tout jugement est (donc) stérile, absurde, un peu (beaucoup) imbécile

 

 

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 » En règle générale, on prétend qu’une illusion résulte d’une tromperie, parce que les apparences (ou certaines apparences) seraient trompeuses. Mais si elles sont trompeuses, ces apparences, n’est-ce pas d’abord parce qu’elles nous enferment dans un piège ? Et si c’est bien le cas, en quoi et pour quelles raisons ces apparences nous tendraient-elles un piège ? Ce piège, de quelle nature est-il véritablement ? […]

La vérité et la fausseté de l’apparence résultent plutôt de la décision inhérente à l’apparition même du phénomène. Ou plutôt, ce qu’il faudrait dire, c’est qu’il appartient au noyau dur de la manifestation qui paraît sans forcément ap-paraître, de se situer sur la ligne de partage du vrai et du faux. Il est même cette ligne de partage, ou de clivage, dans la mesure où en lui se décide le paraître du phénomène comme apparition vraie ou faux-semblant.

L’apparition du phénomène est son apparence vraie, l’apparence – qui découvre ce qu’il est ; quant au semblant, il est l’apparence fausse (ou trompeuse) du phénomène, soit l’apparence qui recouvre ce qu’il est. »

– Audi, Paul. « Rapport sur l’illusion », Le Philosophoire, vol. 13, no. 3, 2000, pp. 243-247.

Une réflexion sur “Les apparences ne sont pas trompeuses

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